SE RESSOURCER POUR MIEUX SOIGNER : UN ENGAGEMENT ENVERS SOI ET ENVERS LES AUTRES

Jean-François Desgagnés, pharmacien FOPQ
Président de l’Ordre des pharmaciens | Promotion 1993 de la Faculté de pharmacie de l’Université Laval


Les études en pharmacie exigent beaucoup. Elles sollicitent l’intellect, la rigueur, le sens des responsabilités. Elles attirent aussi des étudiantes et des étudiants profondément engagés, animés par une volonté sincère de prendre soin des autres. Très tôt, une posture s’installe : écouter, analyser, conseiller, accompagner. Être présent. Être utile. Et, avec elle, une exigence — parfois silencieuse, parfois très vive — celle d’être à la hauteur.

Cette exigence est noble. Elle est au cœur de notre profession. Mais elle comporte aussi un risque, dont on parle encore trop peu : celui de s’oublier. Dans cette volonté d’être au service, une question mérite d’être posée, simplement, sans détour : qui prend soin du soignant?

La question n’est pas théorique. Elle traverse aujourd’hui l’ensemble des professions de la santé. Les données s’accumulent, les constats se recoupent : épuisement, surcharge, pression constante, responsabilité diffuse mais omniprésente. Le désir de bien faire, lorsqu’il n’est pas soutenu par un équilibre réel, peut devenir une source de fragilité.

Il ne s’agit pas d’une faiblesse individuelle. Il s’agit d’un phénomène collectif, ancré dans une culture où l’engagement est valorisé — parfois au point d’éclipser les besoins fondamentaux. Et pourtant, une évidence s’impose : on ne peut pas offrir des soins de qualité lorsque l’on s’épuise soi-même. Prendre soin de soi devient alors un acte professionnel. Non pas un repli, ni un privilège, mais une condition de justesse. Une manière de préserver sa capacité d’attention, de jugement, d’empathie. Une manière, aussi, de durer.

Car il ne s’agit pas de moins s’engager. Il s’agit de s’engager autrement — avec lucidité, avec constance, avec profondeur. Cet équilibre ne se décrète pas. Il se construit. Il se construit dans ces espaces, souvent simples en apparence, mais essentiels, où l’on accepte de se recentrer.

Pour certains, ce sera le sport. Non pas comme une prolongation de la performance quotidienne, mais comme un déplacement du regard. Une autre manière d’habiter l’effort. Dans mon parcours, la natation, le ski et le golf jouent ce rôle d’ancrage. La natation m’amène dans un rapport presque méditatif à l’eau. Le ski m’oblige à la précision, à l’attention au moment présent. Le golf, lui, m’a appris à distinguer le jeu de l’enjeu. Dans ces espaces, la performance change de sens : la pression externe s’efface au profit d’un dialogue intérieur, où l’exigence demeure, mais devient plus intime — celle de s’améliorer pour soi-même. Pour d’autres, ce seront les arts, la musique, la lecture — autant de lieux où l’on respire autrement, où l’on se retrouve, parfois même où l’on se comprend. Rien de tout cela n’est accessoire. Ces moments façonnent la qualité de notre présence aux autres. Mais il serait illusoire de croire que l’équilibre se construit seul. Il se tisse aussi dans les relations. La famille, les proches, les amitiés véritables constituent des points d’ancrage silencieux mais essentiels. Dans des vies où l’on donne beaucoup, ils offrent un espace de retour, de simplicité, de vérité. Un lieu où l’on peut déposer les rôles, sans cesser d’être.

Un ami psychiatre m’a dit un jour, au moment où je prenais mes responsabilités de président : la famille passe avant tout. Cette phrase, d’une grande simplicité, agit comme une boussole. Elle rappelle que ces liens ne sont pas en périphérie de nos engagements — ils en sont la condition. L’engagement envers les autres, lui, ne disparaît pas. Il se transforme, il s’élargit.

Au-delà du rôle clinique, il peut prendre la forme d’une implication sociale, d’un engagement bénévole, d’une contribution à la vie collective. Donner de son temps, de son énergie, de ses compétences — souvent sans attente, parfois dans l’ombre. Il y a là quelque chose d’essentiel. Parce que nous avons, pour la plupart, reçu beaucoup. Une formation, des opportunités, une confiance. Et qu’il existe, en retour, une responsabilité discrète mais réelle : celle de mettre ces acquis au service des autres, particulièrement des plus vulnérables.

Mais ce que l’on découvre en chemin, c’est que cet engagement ne transforme pas uniquement le monde autour de nous. Il nous transforme nous-mêmes. Il développe l’humilité. Il ancre le sens. Il rappelle que la valeur d’une action ne se mesure pas toujours, mais qu’elle se ressent profondément.

Reste un défi, plus subtil, mais incontournable. Plus l’on s’engage, plus les sollicitations se multiplient. Les occasions de contribuer deviennent nombreuses. Le réflexe, presque naturel, est de répondre présent. C’est là que se joue un apprentissage déterminant : savoir dire non. Non pas par désengagement, mais par discernement. Parce que sans limites, il n’y a plus d’équilibre. Et sans équilibre, il n’y a plus de constance. Certains parlent d’un tourbillon de sollicitations. L’image est juste. Et elle rappelle que l’on ne peut pas tout porter sans, à un moment, se perdre.

Enfin, il y a ces chemins que l’on n’avait pas prévus. Ces engagements, ces expériences, ces apprentissages qui nous amènent ailleurs que là où l’on pensait aller. Ils peuvent se situer en dehors des parcours classiques — dans le sport, dans la gouvernance, dans l’enseignement, dans l’accompagnement des autres.

Et pourtant, ce sont souvent eux qui nous transforment le plus. Parce qu’ils nous obligent à apprendre autrement. À nous adapter. À reconnaître que la compétence ne se limite pas à ce que l’on maîtrise déjà, mais qu’elle se construit aussi dans l’inconnu.

Si un message devait demeurer, il serait peut-être celui-ci : prendre soin de soi fait partie intégrante du soin que l’on offre aux autres. Il ne s’agit pas d’un équilibre parfait — il n’existe pas. Il s’agit d’une attention constante. D’un ajustement. D’une lucidité.

Nous avons le privilège d’exercer une profession qui nous permet de faire une différence réelle. Cela appelle l’engagement, la rigueur, le sens des responsabilités. Mais cela appelle aussi une autre forme d’exigence : celle de se préserver pour pouvoir continuer à donner. Utiliser ses talents et son intelligence au profit des autres est une chance. Et, sans doute, une responsabilité. Mais pour que ce don soit durable… doit s’appuyer sur un équilibre. C’est là, peut-être, que se construit, au fil du temps, une pratique à la fois exigeante et profondément humaine.

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