L’AQUARIUM-PILOTE

Théane Pantelakis, étudiante en pharmacie (I)


En janvier, alors que j’avais déjà épluché le répertoire de séries des années 2000, souvent composées de cinq saisons d’une vingtaine d’épisodes de 40 minutes, je regardais l’épisode Occam’s Razor de Dr House. Dans cet épisode, Marco (un nom que j’ai dû googler), le pharmacien de l’hôpital, est confiné dans un local exigu qui, malgré tout, mériterait presque d’être classé parmi les rares appartements parisiens encore abordables du 7e arrondissement. Habituellement, parmi les étagères de médicaments, monsieur ne sert franchement pas à grand-chose si ce n’est à approvisionner l’hôpital en Vicodin. Cette fois, l’intrigue repose sur l’antagonisme involontaire du pharmacien: « the simplest explanation is almost always that somebody screwed up ». Est-ce l’aspect le plus irréaliste de la série? Définitivement pas. Il y a plus d’une vingtaine d’années, l’exiguïté de ce placard réduisait Marco à un rôle très limité. Cette image reflétait aussi un certain confinement professionnel. Aujourd’hui, si ce n’est évidemment pas dans Dr House que nous pouvons retrouver un pharmacien accomplissant un travail digne de ce nom, où aller le chercher? Et d’ailleurs, est-ce que cela a vraiment de l’importance?

Coupé au montage: Perception du pharmacien au grand écran

Si, pour sauver ma vie, je devais nommer un film ou une série dépeignant la pharmacie de façon adéquate (ou positive), j’aurais la mort assurée avant même le début de ma session d’été. Non seulement il est rare de croiser un pharmacien à l’écran, mais en voir un représenté correctement? Une perle rare! Cherchant à déterminer si mon cynisme était justifié, j’ai creusé la question: il s’avère que ce phénomène est documenté. L’année passée, après la sortie de la première saison de The Pitt, une série médicale encensée par la critique et au sommet des classements en 2025, plusieurs pharmaciens en médecine d’urgence ont pris la plume. En publiant un article dans l’American Journal of Emergency medicine, ils ont dénoncé l’absence de pharmaciens dans des contextes cliniques où leur expertise est pourtant indispensable. [1] Qu’elle soit délibérée ou non, cette omission des pharmaciens au sein de l’équipe interdisciplinaire des soins de santé semble être une tendance qui se maintient: l’étude de Kim A.S et al. démontre d’ailleurs ce phénomène.

Figure 1: Graphique de Kim A.S et al. Évolution du nombre de représentations de pharmaciens lors de la décennie 2013-2023

Alors que la place des pharmaciens dans les soins de première ligne devient de plus en plus importante, le nombre de représentations à l’écran a chuté durant la décennie 2013-2023 (figure 1). [2] Pourtant, si une série nommée The Office a pu avoir du succès, et si l’on peut se permettre d’enchaîner les remakes, cela prouve que le facteur « intérêt » dépend de la manière dont on connecte avec son public. Le manque de potentiel narratif est un mythe. Quant à l’audience? Elle suivrait sans peine. Il suffit d’un personnage bien écrit et d’un accident de voiture. En attendant, je me contente de récolter les miettes ici et là. Or, si celles-ci n’étaient pas desséchées et moisies, leur rareté m’importerait peu. Le problème, c’est qu’elles le sont. La même étude démontre que la majorité des représentations de personnages « pharmaciens » sont négatives (figure 2). En fait, la culture populaire les catégorise souvent comme des antagonistes brisant leur accord de confidentialité ou détournant des médicaments, bien plus souvent que comme des adjuvants.

Figure 2: Graphique de Kim A.S et al. Répartition du nombre de représentations de pharmaciens lors de la période 1970-2013 et de la décennie 2013-2023,

Chez nos voisins, dont l’industrie cinématographique s’impose à l’échelle mondiale, les chercheurs soulignent :

Although the pharmacy profession continues to evolve, public attitudes toward pharmacists and the profession have been declining irrespective of the significant changes to the profession (…) Factors such as a patient’s personal experience with a pharmacist or negative news coverage of pharmacies/pharmacists could be driving these changes.(…) Regardless of what is fueling the public’s perception of pharmacists, the way pharmacists are portrayed in the media likely only reinforces negative perceptions

Déjà en 2005, Richard D. Parker remarquait dans son article The Armed Forces Need Another Top Gun (U.S. Naval Institute) l’impact d’un succès au box-office sur le recrutement dans la Navy, de l’Air Force et des Marines. Le professeur affirmait alors :

A Hollywood blockbuster that projects the image that military service is cool and rewarding will serve the interests of the nation by attracting talented individuals to volunteer. (…) Whether or not recruiting goals are met will be based largely on a public perception grounded in the image of what military service is all about.[3]

Oh. Bien que Jurassic Park ne m’ait pas convaincue de devenir paléontologue ou archéologue, il m’a légué une admiration tenace pour ces filières, fondée sur rien de plus solide qu’un souvenir d’enfance. Alors que les programmes de pharmacie sont plus demandés que jamais, on ne s’inquiète pas nécessairement de cet aspect. Toutefois, on peut se demander: à quand le Top Gun des assistants techniques? Blague à part, toute influence médiatique n’est pas à négliger, car la simple présence à l’écran fait découvrir la profession à ceux qui en sont vraiment détachés.

Avant mon entrée en pharmacie, mon propre fil d’actualités ne comportait aucun contenu lié, de près ou de loin, au milieu pharmaceutique. Il fut un temps où j’ignorais l’existence des dossiers patients en pharmacie, où je ne savais pas que les pharmaciens donnaient des conseils et où les gens parlaient de «leur» pharmacien plutôt que du pharmacien en général. Sans doute qu’un bon film m’aurait inspiré un grand respect pour la profession, bien avant que je ne voie de mes propres yeux l’envers du décor.

On dit que le cinéma nous permet de vivre plusieurs vies; dans mon cas, des séries comme Criminal Minds ou The Mentalist ont amplement assouvi mes désirs d’explorer le monde policier. Puisque la curiosité ne connaît pas de limites, même sans vocation de motivation d’effectifs potentiels, le simple fait d’ouvrir la porte sur un univers méconnu suffit.

Une recherche récente sur la perception de la profession auprès des jeunes de 15 à 22 ans a d’ailleurs qualifié la pharmacie de « métier le moins connu parmi les métiers connus » [4]. Il serait pertinent de se questionner sur ces faits-là. Vers qui pointer le doigt? La difficulté de mettre en scène un pharmacien à travers le temps provient-elle de l’histoire sinueuse du métier, encore chamboulée aujourd’hui? L’effacement des pharmaciens dans les médias découle-t-il d’un flou persistant entourant leur identité professionnelle par rapport à celle d’autres travailleurs?

L’identité professionnelle : Déterminer si l’existence précède la délivrance d’ordonnance

Au fil des années, plusieurs revues académiques ont publié des articles aux titres provocateurs concernant la profession :

  • Incomplete professionalisation: The case of pharmacy
  • Pharmacists’ lack of profession-hood: Professional identity formation and its implications for practice
  • Professional identity in pharmacy: Opportunity, crisis or just another day at work?

Le premier article soutient que, contrairement à la médecine qui a un contrôle exclusif sur son objet (la maladie), la pharmacie n’a pas su imposer une idéologie unique sur le médicament. En officine, le médicament est souvent perçu comme un produit à vendre plutôt que comme un objet au centre d’un service clinique. Denzin et Mettlin affirment que les pharmaciens sont guidés par des intérêts commerciaux qui entrent en conflit avec l’orientation altruiste et de service propre aux professions. Ils notent que la pharmacie viole une règle cardinale des professions en pratiquant la publicité pour attirer les clients, subordonnant ainsi les objectifs professionnels aux objectifs personnels de profit. [5] Bien que cette vision puisse paraître datée, elle s’inscrit dans la lignée des discours identitaires du dernier siècle, répertoriés dans l’ouvrage A Historical Discourse Analysis of Pharmacist Identity in Pharmacy Education :

  1. L’apothicaire : perçu comme un « fabricant de médicaments » combinant l’art et la science.
  2. Le dispensateur : défini par une image centrée sur la distribution sécurisée et l’information en santé.
  3. Le marchand : une identité associée aux intérêts commerciaux et corporatifs des chaînes de pharmacies.
  4. Le conseiller expert : le pharmacien agit comme un consultant en matière de médicaments auprès des médecins.
  5. Le prestataire de soins de santé : le discours dominant actuel, axé sur la responsabilité clinique à l’égard des résultats thérapeutiques du patient (soins pharmaceutiques).

Selon cet article, un défi majeur pour l’identité professionnelle est que ces discours ne se remplacent pas les uns les autres, mais s’accumulent, ces empilements discursifs (discursive pile-ups) [6]. Fort de mon expérience, j’ai remarqué que les pharmaciens s’adaptent constamment aux attentes changeantes des patients, d’où l’importance cruciale d’une image de marque positive auprès du public. On pourrait avancer que l’identité se construit souvent en miroir ou en opposition au modèle médical, ce qui peut engendrer une certaine passivité, voire un manque de confiance dans la négociation des rôles cliniques. La dévaluation de certains actes, la rapidité des changements législatifs, voire les disparités de pratique d’une pharmacie à l’autre génèrent un sentiment d’insécurité face à leurs habiletés cliniques. Comme le souligne l’article : « One thing is certain, there is no one description of the pharmacy profession today. The profession is embedded in the culture and the laws of the land where it is practised. » [7] Face à cette absence de définition universelle, on remarque que chaque professionnel finit par tracer son propre chemin.

#OOTD (out of the dark): Mise en lumière de la réalité du milieu through social media

Tandis que le grand écran les boude, les pharmaciens trouvent un auditoire sur le petit. Nombreux sont les professionnels disposant d’une plateforme visant à vulgariser la science ou à documenter leur quotidien. Cependant, l’algorithme favorisant le sensationnalisme, ce contenu se répand beaucoup plus difficilement. Cela dit, il est fort probable que la pharmacie sur les réseaux sociaux reste une niche comme une autre, au même titre que les courses de furets ou le « géocaching », n’ayant un impact qu’auprès des utilisateurs déjà impliqués dans le milieu. Malgré tout, ces plateformes sont devenues un vecteur de connexion essentiel (particulièrement en période d’examens, lorsqu’on déniche enfin la publication parfaite à envoyer dans le groupe). Dans une étude menée à la Sullivan University par Nathan Doctor et ses collègues, des chercheurs ont exploré l’impact des mèmes sur la formation de l’identité professionnelle des étudiants en pharmacie. Cette recherche qualitative a révélé qu’avant d’être exposés à ces contenus numériques, les étudiants maintenaient une vision idéaliste de leur futur rôle, se percevant comme des experts en médicaments, des éducateurs et des prestataires de soins attentionnés. Toutefois, après avoir visionné et discuté de mèmes reflétant la réalité quotidienne du métier, leurs perceptions ont basculé : ils ont alors décrit une identité basée sur le sentiment d’être antagonisés, surmenés, mal compris et sous-estimés. L’étude souligne que les mèmes agissent comme un substitut aux expériences vécues (stages ou travail), mettant en lumière les « empilements discursifs » où l’identité clinique apprise à l’université se heurte aux pressions du modèle marchand et du service client. Fait notable, malgré ce constat, les participants ont réaffirmé l’importance cruciale de maintenir leur professionnalisme et leur compassion face aux patients, prouvant que ces échanges numériques servent avant tout de soupape de sécurité et de vecteur de connexion au sein de la communauté étudiante. Paradoxalement, bien que les mèmes reflètent souvent des sentiments négatifs (épuisement, frustration), ils aident à réaffirmer les valeurs professionnelles. Ils permettent aux étudiants de reconnaître la difficulté de leur tâche tout en leur rappelant l’importance de rester professionnels et compatissants malgré les défis. [8]

Deuxième acte

Il est possible que nous n’ayons jamais de sitcom intitulée L’Aquarium qui mettrait en scène les hauts et les bas d’une pharmacie communautaire, avec des personnages aidant leur communauté autant que les pharmaciens le font dans la vraie vie, des protagonistes dignes d’être sous les projecteurs. On ne peut qu’espérer que le meilleur est à venir. S’affirmer pour revendiquer notre place dans le récit des soins me semble tout à fait légitime. À ce propos, The Pitt a enfin inclus une pharmacienne dans l’épisode 8 de la saison 2 ; comme quoi, tout est possible!


Références:

  1. Mercer KJ, Gilbert BW, Robertson A, Blue H, Kroll CE, Bellolio F. The missing piece in The Pitt: A call for emergency medicine pharmacist representation. Am J Emerg Med. 2025;96:291–292
  2. Kim AS, Howington GT, Thai P, Hudspeth B, Behal M. Pharmacist portrayals in film and television media between 2013 and 2023. J Am Pharm Assoc. 2025;65:102404
  3. Parker RD. Armed Forces Need Another Top Gun. U.S. Naval Institute Proceedings [Internet]. Décembre 2005 [cité le 31 mars 2026];131/12/1,234. Disponible sur : https://www.usni.org/magazines/proceedings/2005/december/armed-forces-need-another-top-gunhttps://www.usni.org/magazines/proceedings/2005/december/armed-forces-need-another-top-gun
  4. Josso E. Perception du métier de pharmacien et des études pharmaceutiques chez les 15-22 ans : enjeux de visibilité et d’attractivité [thèse]. Grenoble : Université Grenoble Alpes ; 2025
  5. Denzin NK, Mettlin CJ. Incomplete professionalization: the case of pharmacy. Social Forces. 1968;46(3):375-381
  6. Kellar J, Paradis E, van der Vleuten CPM, oude Egbrink MGA, Austin Z. A Historical Discourse Analysis of Pharmacist Identity in Pharmacy Education. Am J Pharm Educ. 2020;84(9):Article 7864
  7. Doctora N, Elder KG, Hafling B, Leslie KF. Impact of Pharmacy-Related Memes on Students’ Professional Identity Formation. Am J Pharm Educ. 2024;88:100657

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