DE LA FIERTÉ D’ÊTRE PHARMACIEN

Caroline Sirois, pharmacienne et professeure à la Faculté de pharmacie


Il y a 25 ans que je suis pharmacienne. J’ai embrassé cette profession avec enthousiasme et fierté, une fierté qui ne m’a jamais quittée. Elle a été le moteur de mes actions, m’a poussée à voir plus grand. Et de constater comment la profession s’est épanouie dans toute cette période fait encore grandir cette fierté.

J’ai commencé ma carrière comme pharmacienne communautaire. Nous étions deux jeunes pharmaciens tout juste diplômés qui nous partagions la quasi-totalité des heures. Ma première journée de travail dans cette nouvelle pharmacie a été un douze heures — pas de temps de repas et bien entendu aucune pause comprise ! C’était évidemment de longues journées, mais j’étais mue par cette mission de bien servir le patient. Et ils me le rendaient tellement ! Mon collègue et moi étions véritablement les pharmaciens de famille — toujours présents, beau temps, mauvais temps, nous vivions les événements avec les patients, évoluions avec eux, partagions les joies et les peines. Nous avions chacun nos habitués, qui s’enquerraient qui de nous deux travaillait cette journée-là. Je me rappelle également ce médecin venu demander un médicament d’annexe pour sa femme (je ne savais pas alors qu’il était médecin !). Je crois qu’il était franchement impressionné par toutes les questions que j’avais posées et des conseils que j’avais prodigués à la remise du médicament. J’avais discuté avec lui de notre formation comme pharmacien, des différences entre la pharmacie communautaire et d’hôpital. Quand j’ai su ensuite qu’il était médecin, j’ai eu l’impression qu’il allait voir les collègues pharmaciens avec un tout autre œil à partir de ce moment !

On rappelle souvent à juste titre que la profession était fort différente il y a vingt ans, voire dix ans. On ne peut le nier, les avancées technologiques, les nouveaux actes et les changements législatifs ont ouvert tellement de possibilités. Je me rappelle avoir vérifié une ordonnance d’antibiotique à mon entrée dans la profession : le médecin avait donné une dose plus faible que la dose usuelle, mais je n’avais aucune façon de savoir si cela avait été fait en connaissance de cause, avec ajustement à la fonction rénale, ou s’il avait commis une erreur. Je n’avais aucune façon de connaître facilement la créatinine sérique — et ainsi, même si je savais ma formule de Cockroft-Gault par cœur (je la sais toujours d’ailleurs, merci à mon projet de maîtrise en pharmacie d’hôpital qui me la fait appliquer des centaines de fois !), je n’avais pas de façon de calculer aisément la clairance. On devait être débrouillards… Mais pour autant, je ne réduirais pas notre rôle à celui de servir des médicaments. Malgré toutes les limites imposées par la structure et le peu de flexibilité dans nos actes pharmaceutiques, nous étions des ressources formidables pour la population. Dans mon village où j’ai exercé, nous étions des sentinelles. Les gens avaient (et ont toujours) une confiance presque absolue pour les pharmaciens. On venait me voir en disant : « Vous avez de toute façon la même formation que les médecins ». (Je vous rassure : je rétablissais les faits. Mais malgré toutes mes tentatives, ce fut peine perdue : cette réflexion n’a jamais pu être renversée pour la plupart des gens.) On me consultait parce qu’on pensait bien s’éviter une consultation à l’urgence. C’était le cas parfois. Je dirais que maintenant, ce serait le cas souvent. Comme pharmacien, nous allions au bout de ce que nous pouvions faire avec nos moyens, et nous développions encore une fois beaucoup de débrouillardise pour éviter d’être trop contraints quand nous savions exactement ce qu’il faudrait faire.

Mais ces limites dans la profession il y a vingt ans m’ont aussi amenée à me requestionner. Ce serait sûrement différent aujourd’hui, mais à l’époque, ce sentiment de ne pas être en mesure de mettre toutes mes connaissances en action générait une frustration. Je me rappelle une ordonnance d’antidépresseur. J’aurais tellement voulu questionner le patient sur les symptômes qu’il présentait, pour m’assurer que ce médicament était le bon pour lui. J’aurais évidemment pu le faire, puis tenter de joindre le médecin pour discuter des pour et des contre de choisir ce médicament au lieu d’un autre. Mais j’avais une file de patients (dont une madame qui cognait avec ses pots sur le comptoir pour nous rappeler qu’elle patientait là depuis un bon gros dix secondes et que personne ne lui avait encore répondu, les assistantes techniques étant toutes les deux au téléphone) et je n’avais pas de local aménagé pour une consultation privée qui m’aurait pris au moins une vingtaine de minutes. Et puis, le patient s’attendait à ce que la médication lui soit donnée à ce moment, pas nécessairement à ce que je lui parle pendant ces vingt minutes avant de lui demander de revenir dans deux ou trois jours (je suis toujours optimiste) quand j’aurais eu le temps de parler à son médecin. Bref, la pharmacie d’hôpital devenait l’option pour moi : j’allais enfin pouvoir être dans le feu de l’action, auprès du patient et de l’équipe médicale et en mesure d’appliquer mes connaissances.

Et que cette formation était grandiose ! Après ma maîtrise, je me sentais au faîte de mon art. La fierté que j’avais d’être pharmacienne était décuplée. Mes connaissances avaient cru de façon exponentielle, autant pour les médicaments que les pathologies. J’avais été formée par des pharmaciens d’une expertise irréprochable, des modèles de la profession. La confiance des médecins me démontrait combien ces pharmaciens avaient su démontrer leur place. Cela allait tellement de soi : le médicament est le centre de la prise en charge de la plupart des conditions, le pharmacien doit être partie prenante du traitement !

Alors que je croyais avoir trouvé LA voie pour exercer la pharmacie à son plein potentiel, une autre avenue s’est imposée à moi : la recherche. En fait, la recherche m’a toujours intéressée — cela pourrait difficilement être autrement, je suis toujours en quête de nouvelles connaissances. Mais le projet de recherche réalisé à la maîtrise m’a fait prendre conscience d’une autre façon de contribuer à la santé, celle de faire avancer les connaissances. Le doctorat en pharmacoépidémiologie m’ouvrait alors tout un pan de la profession qui ne m’avait pas sauté aux yeux auparavant : l’impact populationnel. Non seulement pouvons-nous aider l’individu en tant que pharmaciens, mais nos connaissances et actions peuvent profiter à la santé publique. Il y a un potentiel énorme d’améliorer la santé en étudiant l’usage et l’impact des médicaments dans la population ! Aujourd’hui, j’ose croire que les recherches que je réalise en polypharmacie et en déprescription peuvent éclairer les pratiques. J’ai la conviction qu’on peut exprimer toute notre expertise comme spécialiste du médicament en révélant les dangers qui guettent quand on omet d’individualiser les traitements, quand on oublie les objectifs de vie de la personne qu’on traite, quand on oublie cette personne derrière des données probantes qui ne lui sont pas toujours applicables. Je vous avoue que je suis particulièrement fière d’être pharmacienne quand je vois combien nous sommes des précurseurs au Canada et particulièrement au Québec pour la déprescription. Nous sommes des modèles pour l’ensemble des pharmaciens dans le monde. Et surtout, notre population, et particulièrement les personnes âgées, en bénéficie tous les jours.

La profession de pharmacien m’habite. Je suis pharmacienne à tout instant, au travail, en vacances, avec mes collègues, avec mes amis et ma famille, à chaque moment de la journée. Je ressens toujours cette fierté à la réaction d’admiration qu’ont les gens quand je dis que je suis pharmacienne. Nous avons une profession magnifique, que les gens apprécient, valorisent, respectent. Nous sommes des professionnels dans tout le sens du terme. Le patient est notre priorité, notre raison d’exercer. Nous sommes compréhensifs, attentionnés. Nous savons aussi quand nous ne pouvons aider, quand il nous faut référer. Cette connaissance de nos limites nous rend encore plus humains. Soyons fiers d’être pharmaciens ! Futurs pharmaciens, gardez toujours ce feu sacré, qui place le patient au centre de vos actions — c’est lui qui prime, peu importe les chiffres, les lignes directrices et les algorithmes. Avec cette valeur qui guide, vous serez toujours aussi fiers d’être pharmacien.

Caroline Sirois, pharmacienne

PS. J’ai décidé d’utiliser pharmacien et non l’hybride pharmacien·ne que je trouve (ridiculement) difficile à lire ou encore les doublons pharmacien et pharmacienne (notamment parce que je ne me suis jamais sentie laissée pour compte si on utilise la généralisation masculine). Je sais, je ne suis pas très EDI en faisant ce choix. Je peux toujours m’en sortir en prétextant que je l’ai fait à la manière européenne, où on est pharmacien, peu importe si l’on est de genre masculin et féminin. (Je me présenterais ainsi comme Caroline Sirois, pharmacien. J’ai d’ailleurs choisi d’épouser la forme pour le titre !) Historiquement, la pharmacienne était la femme du pharmacien en Europe, d’où le fait qu’on n’utilise pas le titre de « pharmacienne » si on détient un diplôme de pharmacie. Autres temps, autres mœurs, autres endroits, autres us et coutumes !

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