Emilia Milonopoulos, étudiante en pharmacie (I)
La saison hivernale arrivée, les moments de soleil deviennent de plus en plus rares. C’est souvent lors de cette période que plusieurs d’entre nous ressentent le besoin de compenser en achetant de la vitamine D pour survivre au manque de lumière. J’ai moi-même succombé au rituel – un petit comprimé chaque matin au cas où.
Ces suppléments produisent-ils un véritable effet… ou sont-ils des placebos auxquels on choisit de croire?
Les produits de santé naturels (PSN) occupent une place énorme dans la vie des Canadiens. En effet, plus de 70% des Canadiens se réclament d’en avoir consommé, une industrie qui génère plus de 5 milliards de dollars par an. Un chiffre impressionnant… qui soulève plusieurs questions.
Comment ces produits sont-ils réglementés? Offrent-ils des bénéfices mesurables ou s’appuient-ils sur des effets perçus? Qu’est-ce qui nous pousse à les prendre, l’espoir d’un « raccourci » vers le bien-être?
Dans cet article, je me pencherai sur ces questions pour comprendre ce que les suppléments peuvent nous apporter… et ce que nous projetons parfois sur eux.
UN PRODUIT NATUREL, VRAIMENT?
Instinctivement, on se dit que les ingrédients d’un produit dit naturel devraient l’être… n’est-ce pas? C’est vrai dans certains cas. Mais ce principe peut s’appliquer à plusieurs médicaments sur ordonnance : de nombreuses molécules sont dérivées de plantes, par exemple. À l’inverse, certains ingrédients « naturels » peuvent être produits par synthèse chimique. Bref, « naturel » ne veut pas toujours dire « issus de la nature ».
Cette nuance a d’ailleurs été au centre d’une controverse entourant le produit Resolve, un cas analysé au Manitoba en mai 2022. The Winning Combination Inc. (TWC) clamait son produit d’être un produit « naturel » aidant à la cessation tabagique. Trois laboratoires indépendants ont été mandatés par Santé Canada pour analyser des échantillons. Le verdict : aucun n’a détecté une trace de passiflore, l’ingrédient censé être le centre de la formulation.
Un produit « naturel » sans ingrédients naturels. Dans l’univers des PSN, les apparences peuvent parfois être trompeuses…
CE QUI FONCTIONNE (ET NE FONCTIONNE PAS)
Mélatonine : trop ou pas assez?
La mélatonine : Cette petite pilule miracle est censée nous aider à retrouver le sommeil. On pourrait croire que la dose indiquée sur la bouteille correspond réellement à ce que l’on avale, et ce, peu importe l’endroit où on l’achète… Or, il semblerait que non.
Une équipe de recherche de l’Université de Guelph s’est penchée sur cette question en analysant 16 marques différentes de mélatonine vendues dans des épiceries et des pharmacies sous différentes formes (comprimés, gélules, liquides, etc.). Le résultat donne le vertige : la quantité réelle de mélatonine varie de –83% à +478% par rapport à ce qui est écrit sur l’étiquette. Autrement dit, certains échantillons ne contiennent presque rien… et d’autres environ cinq fois trop. Et d’un lot à l’autre, les variations peuvent atteindre 465%.
Encore plus surprenant, les chercheurs ont découvert de la sérotonine dans huit suppléments – dans lesquels elle n’est pas censée se trouver.
Ainsi, lorsqu’on prend un somnifère « naturel » avant de dormir, on est loin d’ingérer ce que l’on croit…
Vitamine D = toxique ?
Je vous ai parlé de la vitamine D prise l’hiver, mais je n’ai pas parlé de ses risques. Pourtant, on peut bel et bien s’intoxiquer avec une vitamine. Pas besoin de substances illicites pour se retrouver aux urgences – un supplément mal dosé suffit.
Le manque d’éducation sur l’intoxication aux suppléments est flagrant, surtout chez les adolescents qui en prennent sans supervision professionnelle. Un exemple frappant : aux États-Unis, un garçon de 15 ans s’est retrouvé à l’hôpital pour une surdose de vitamine D.
Pourquoi ?
Sa grand-mère, elle-même en déficit, croyait bien faire et doublait sa dose de vitamine D dans ses shakes.
L’usage des suppléments explose particulièrement chez les adolescents, où on estime que 98% des athlètes âgées de 11 à 25 ans consomment au moins un supplément – et que seulement la moitié consulte un(e) diététicien(ne) pour les guider.
Dans un marché où l’accès est simple, mais où l’information est limitée, il faut se rappeler qu’une vitamine « essentielle » n’est pas synonyme de danger.
ET LE COÛT POUR LES ADOLESCENTS?
Mon frère et moi revenons toujours au même débat sur la créatine. Lui, il en met religieusement dans chacun de ses smoothies, fier de me montrer ses muscles. Moi, j’ai de la difficulté à avaler le goût – mais surtout l’idée qu’on ne sait pas réellement ce qu’on avale.
Une enquête menée en 2024 auprès de huit cents pédiatres canadiens a révélé que 18% d’entre eux avaient observé des effets indésirables chez leurs patients adolescents liés à la prise de suppléments, principalement des problèmes rénaux et gastro-intestinaux. La majorité des patients avaient de 13 à 15 ans, chez lesquels 36% d’entre eux admettent avoir consommé simultanément au moins deux suppléments différents. On estime que 10 à 15% des substances pourraient être contaminées par des substances dopantes, par exprès ou non.
En revanche, une étude montre que l’installation d’un âge minimal pour acheter des suppléments de musculation pourrait prévenir plus de 57 000 diagnostics et plus de 46 500 troubles alimentaires dans une période de 30 ans.
Si les suppléments présentent des risques, pourquoi ne pas établir une restriction d’âge pour protéger nos jeunes ?
L’EFFET PROMESSE
Lorsque Santé Canada approuve un produit de santé naturel, on croirait que tout ce qui est étiqueté est vérifié, garanti. Pourtant, ce n’est pas le cas. Ces petites phrases séduisantes qui promettent l’énergie, la concentration, un sommeil profond, une performance accrue, ne sont pas réglementées par le gouvernement… mais par les entreprises elles-mêmes.
Parmi 75 produits examinés par un rapport de vérification général du Canada en 2021, 56% contenaient des allégations non autorisées par Santé Canada et des informations trompeuses sur l’étiquette.
Faisons-nous des choix éclairés ou guidés?
Pour comprendre à quel point notre comportement peut être façonné, une étude menée à l’Université de Guelph en janvier 2025 a utilisé une théorie (Theory of Planned Behaviour) expliquant nos prises de décisions. Selon ce cadre, nos comportements reposent sur trois piliers : l’attitude (à quel point nous jugeons un comportement positif ou utile), les normes sociales (la pression réelle ou perçue des gens qui nous entourent) et la perception de contrôle (notre sentiment d’être libre de faire un choix).
Trente athlètes ont été recrutés, dont dix-huit ont suivi un programme d’éducation nutritionnelle pendant trois semaines. Les résultats sont très révélateurs : leur attitude positive envers les suppléments s’est effritée, leur intention de prendre des suppléments a diminué et leur autonomie face au choix de les prendre a augmenté. Bref, en travaillant spécifiquement sur les déterminants psychologiques du comportement (et non seulement en communiquant de l’information), l’éducation a réduit l’envie des suppléments. Si une simple intervention éducative peut modifier nos comportements, que dire de l’effet inverse ?
À qui laisse-t-on la place pour façonner nos attitudes et décisions? On laisse le champ libre aux compagnies, à leur marketing et aux allégations non réglementées décorant les emballages.
Dans un marché où l’industrie contrôle le discours, il est légitime de se demander si nous choisissons réellement nos suppléments… ou si l’on nous apprend subtilement à les choisir.
CANADA VS ÉTATS-UNIS : QUI PROTÈGE LE MIEUX LE CONSOMMATEUR?
Au Canada, la réglementation des suppléments comporte des lacunes, mais elle existe. Aux États-Unis, la situation est encore plus délicate : les suppléments se retrouvent sous la catégorie… des aliments.
Résultat : Ils ne font l’objet d’aucune surveillance préalable avant leur mise en marché. Et les conséquences peuvent être graves.
L’utilisation du L-tryptophane en est un exemple. Dans les années 90, son usage a été lié à une épidémie de syndrome de myalgie-éosinophilie (EMS) causée par des contaminants dans certains lots. Le produit a dû être retiré du marché.
Sans système de vérification contrôlé, ce type d’épisode pourrait se reproduire.
AU FINAL : QUOI AVALER?
Entre les variations de dose, les allégations non vérifiées, le marketing provocateur et les risques chez les jeunes, le problème ne réside pas dans le supplément lui-même… mais plutôt dans ce que nous pensons qu’il est.
L’enjeu dépasse la science : il touche notre psychologie, nos attentes et l’espoir parfois naïf d’un raccourci vers la santé.
Le véritable défi?
Réapprendre à se demander si nous avons réellement besoin d’un supplément – ou comprendre ce qui nous pousse à croire que nous en avons besoin.
Références :
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