Sarah Zaiet, étudiante en pharmacie (II)
Dans les matins blêmes où la lumière hésite encore à se lever, je m’avance dans les couloirs que la fatigue a rendu étrangers, portant sur mes épaules un sac si lourd qu’il semble contenir non pas des livres, mais le poids de mes attentes silencieuses, mes ambitions maladroites et mes promesses imparfaites que je traîne depuis des années. Mon pas, pourtant, ne flanche pas. Il avance, obstiné, comme si à chaque station de bus, à chaque escalier, à chaque salle de classe, il devinait déjà le futur que je tente de façonner. Un futur où chaque molécule apprise, chaque formule répétée, chaque page griffonnée aura le pouvoir secret de transformer quelqu’un d’autre que moi.
Je m’assois dans l’amphithéâtre glacé, où les néons trop blancs éclaboussent les visages d’une pâleur commune, celle de ceux qui ont sacrifié la nuit pour quelques chapitres de plus, quelques mécanismes métaboliques, quelques réactions chimiques que la mémoire refuse parfois d’adopter. Le professeur parle, infatigable, et ses mots défilent comme un fleuve déchaîné dont je tente d’attraper l’eau avec mes mains tremblantes. Certains jours, j’y parviens : d’autres, je ne retiens que des éclats, des fragments, des concepts éparpillés qui me suivent jusqu’à dans mes rêves, comme des fantômes bien intentionnés, mais insistants.
Je découvre que comprendre est une forme d’ascèse, une discipline où l’esprit doit devenir flexible comme une feuille et solide comme une roche. Je m’incline sur mes notes, j’annote, je souligne, je surligne, je réécris, je reformule, tentant de dompter l’ampleur du corps humain qui se déploie devant moi comme un labyrinthe sans fin. Les voies enzymatiques se croisent en méandres indéchiffrables, les récepteurs se dérobent comme des portes capricieuses, les effets indésirables surgissent tels des éclairs dans un ciel trop chargé. Et pourtant, au milieu de ce tumulte, il existe parfois un moment fugace où tout s’ordonne, où la logique émerge, où un chapitre entier s’aligne enfin dans mon esprit avec la clarté d’un vitrail illuminé.
Je vis de cafés brûlants, de repas retardés, de rêves interrompus. J’apprends à négocier avec mon propre cerveau, à lui demander encore quelques efforts quand mes paupières deviennent lourdes, à lui offrir quelques minutes de répit pour qu’il consente à recommencer. L’étudiante en pharmacie que je suis devient une funambule, oscillant au-dessus du vide entre discipline et abandon, entre exténuation et motivation.
Puis viennent les stages, ce basculement où la théorie se dissout et où l’humain prend toute la place. Là où un nom sur une diapositive devient un visage, une voix, une main tremblante, une inquiétude mal formulée. Je découvre que les patients n’arrivent jamais seuls : ils arrivent avec leurs histoires tressées autour d’eux comme des fils invisibles. Et c’est là que je comprends que la science, si vaste soit-elle, ne suffit pas : qu’elle n’est qu’une structure sur laquelle se greffe l’écoute, l’intuition, la capacité d’être présent.
Je regarde les pharmaciennes qui m’entourent, leur calme, leur précision, leur capacité à chercher les mots qui rassurent, les conseils qui soulagent, les recommandations qui éclairent. Je les observe comme on observe des maîtresses d’un art ancien, et je me dis que, moi aussi, un jour, peut-être, je pourrais manier ainsi le savoir : non comme une arme, mais comme une main tendue.
Il y a des jours où la responsabilité me pèse, où je sens la gravité de ce rôle que je suis en train d’apprendre, ce rôle qui ne se limite pas à mémoriser des doses et des interactions, mais qui consiste à porter un fragment du monde d’un autre être humain. Je m’interroge, je doute, je demande, je vérifie. La prudence devient ma compagne, la rigueur mon réflexe, l’humilité mon garde-fou.
Les soirs sont parfois durs. Les pages s’accumulent, les échéances se collent les unes aux autres comme si le temps lui-même cherchait à m’étrangler. Je m’effondre parfois sur mon lit avec la sensation d’être une seule longue fatigue ambulante. Mais même dans ce chaos, je sens une étincelle, une minuscule certitude que tout cela, chaque ligne apprise, chaque heure perdue, chaque sacrifice silencieux, construit quelque chose de plus grand que moi.
Je me surprends parfois à rêver de l’avenir, de la pharmacie où je travaillerai, des visages que je verrai chaque jour, des vies que je pourrai apaiser d’un mot juste ou d’un geste attentif. Je rêve de la douceur de ces instants où l’on se sent utile.
Et alors, même quand les cours paraissent interminables, même quand les molécules me dansent encore dans la tête bien après minuit, même quand mes doigts tremblent d’avoir trop tapé sur le clavier, je sais que je continue pour quelque chose de vrai. Je poursuis cette route longue et sinueuse parce qu’elle me mène vers une promesse qui me dépasse : celle de contribuer, à ma manière discrète, mais essentielle, à la santé, à l’équilibre, à la dignité de ceux qui croiseront un jour ma route.
Alors, je marche encore. Et je marcherai longtemps, sans doute. Mais chaque pas, même vacillant, me rapproche du jour où je pourrai enfin me tenir droite derrière un comptoir, le regard confiant, la voix assurée, et dire : « Comment puis-je vous aider? »
Ce jour-là, chaque nuit blanche, chaque examen tortueux, chaque doute, chaque larme silencieuse auront trouvé leur sens.
Et dans le miroir, je verrai non plus l’étudiante jeune et fatiguée que je suis, mais la femme que j’aurai réussi à devenir : pharmacienne, et profondément humaine.
Sarah Zaiet qui continue de marcher
Référence :
OpenAI. Étudiante en pharmacie fatiguée [En ligne]. OpenAI DALL-E; 22 nov 2025. [Image]

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