Myriam Khelifi, étudiante en pharmacie (IV)
« Le Québec, c’est la liberté d’être qui l’on veut être, la liberté d’expression, la démocratie… ». Ces lignes, je les ai moi-même rédigées dans un billet où j’exprimais mon amour profond et sincère pour le Québec au sein de l’édition d’hiver 2025 du Journal. Il va sans dire qu’à peine quelques mois plus tard, ces mots résonnent plutôt différemment dans mes oreilles… À vrai dire, je ne suis même plus en mesure de déterminer s’ils reflètent encore la réalité actuelle de notre société.
Atteintes à la démocratie ou à la liberté d’expression… Pourquoi pas les deux?
Le Québec, sous le gouvernement actuel, peut-il encore être réellement considéré comme un état démocratique? Certains clameront sûrement que mes propos frisent l’exagération, mais permettez-moi de m’expliquer.
Comme vous le savez certainement déjà, dans la nuit du 24 au 25 octobre 2025, le gouvernement du Québec a adopté le fameux Projet de loi n°2, désormais connu sous le nom de « Loi spéciale 2 », visant principalement à réformer le système de santé dans un but d’amélioration de l’accès aux services médicaux. Le hic, c’est justement que cette loi – qui ne comporte par ailleurs pas moins de 214 articles! – a été adoptée dans un processus précipité, sous bâillon et allant à l’encontre même du fondement de la démocratie : la discussion. Le gouvernement Legault semble par ailleurs affectionner tout particulièrement cette mesure « exceptionnelle » (c.-à-d. le bâillon), qui permet de limiter le temps de débat et d’accélérer le processus d’adoption d’un projet de loi, puisqu’il en est à sa huitième utilisation depuis son élection. Au diable la démocratie!
L’autre hic, c’est que cette loi prévoit de lourdes conséquences pour tout individu (citoyens, étudiants, médecins, associations étudiantes, facultés de médecine, membres du corps professoral, etc.) qui entraverait le droit d’un étudiant de se voir dispenser des activités pédagogiques. Plus concrètement, le règlement prévoit les amendes quotidiennes et cumulatives suivantes à d’éventuels « contrevenants » :
- 4 000$ à 20 000$ pour un médecin ou de 100 000$ à 500 000$ s’il s’agit d’un groupement;
- 28 000$ à 140 000$ s’il s’agit d’un dirigeant, d’un employé ou d’un représentant d’un groupement représentatif de médecins;
- 200$ à 1000$ pour toute personne (excluant les médecins, dirigeants, employés ou représentants d’un groupement représentatif de médecins) ou de 100 000$ à 500 000$ s’il s’agit d’un groupement.
En d’autres termes, non seulement le ministre Dubé et le gouvernement Legault ont bafoué la démocratie, mais ils se sont assurés par le fait même d’entraver le droit à la contestation et à la liberté d’expression des citoyens. D’une pierre, deux coups. Là-dessus, pour une rare fois, disons que le gouvernement Legault constitue un premier de classe!
Incompréhension, incompétence… ou les deux?
Néanmoins, ma consternation ne s’arrête pas là. Dans les dernières semaines, le ministre Dubé a fait le tour des plateaux télévisés afin de « vulgariser » à la population le projet qu’il porte avec tant de fierté. Non seulement il n’est pas parvenu à accomplir cette tâche (rappelons la quantité tout de même noble de 214 articles…), mais il a dévoilé une incompréhension du système (ou une impéritie?) franchement désolante à de nombreuses reprises. Il a notamment confondu la description des tâches d’un radio-oncologue à celle d’un radiologiste, les aptitudes d’un chirurgien cardiaque à celles d’un cardiologue, ainsi que le cursus scolaire des étudiants en médecine (préexternat vs externat). Pour un ministre qui clame haut et fort avoir « étudié » la question de fond en comble, disons qu’il fait plutôt preuve d’indolence. Par ailleurs, le ministre Dubé affirme désormais tendre la main aux médecins afin de « discuter » sur certains aspects de la loi qui demeurent encore nébuleux… A-t-il pensé procéder ainsi avant d’adopter de façon impétueuse son projet de loi? Quelle ironie!
Et si tous ces arguments ne vous ont toujours pas convaincu(e) du caractère absolument dérisoire de cette « Loi spéciale », sachez qu’elle représente une métamorphose non négligeable du système de santé – et pas seulement en ce qui concerne les médecins.
En effet, une disposition passée largement sous le radar concerne les pharmacies communautaires de la province. Elle prévoit l’interdiction du recours à des agences de remplacement (pharmaciens salariés et personnel technique), sauf sous certaines conditions, dont les dispositions finales demeurent encore à être précisées (une impression de déjà-vu, n’est-ce pas?). Certes, il s’agissait d’un débat récurrent au sein de la profession qui méritait d’être adressé, notamment en ce qui concerne la question salariale, mais c’est encore une fois le contexte dans lequel le règlement a été adopté qui détonne dans une société dite « démocratique ».
En outre, dans les derniers jours, l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP) a par ailleurs emboîté le pas aux fédérations médicales professionnelles et étudiantes en souhaitant contester plus précisément les articles 19 et 208 de la loi, qui permettent au ministre Dubé de prendre des décisions définitives si une entente n’est pas entérinée au sein d’une période de négociations de 60 jours, et ce, sans que les pharmaciens propriétaires puissent les contester. L’AQPP espère ainsi pouvoir se faire entendre auprès de la Cour supérieure du Québec dans le but de rectifier le tir. Inutile de mentionner qu’il s’agit une fois de plus d’une atteinte alarmante à la démocratie. Et, face à cette immixtion d’un gouvernement dans un domaine privé, il est tout à fait justifié de se demander si la porte à des mesures coercitives supplémentaires ne restera pas entrouverte à l’avenir.
Qu’adviendra-t-il de notre système de santé « malade »?
Il va sans dire que le système de santé actuel doit être réformé. Il comporte une multitude de lacunes complexes que nul ne peut ignorer. Mais ce n’est pas en « tapant d’aplomb » sur des professionnels de la santé déjà épuisés qui supportent tant bien que mal un système vétuste que les choses changeront pour le mieux. Et ça, le ministre Dubé aurait dû – et devra – le comprendre. De toute évidence, la maladresse employée par le gouvernement Legault, j’en ai bien peur, aura d’ores et déjà fait couler beaucoup d’encre advenant un ajustement de tir (plutôt improbable) de sa part. L’exode imminent et bien réel de médecins, « l’écœurantite aigüe » (ou plutôt, chronique) des professionnels de la santé, le désespoir de la relève… Les pharmacies deviendront-elles (encore plus) le lieu de refuge des « naufragés » du système de santé dans le contexte de la prochaine loi 67? Je suis personnellement très inquiète de l’avenir peu reluisant de ce fameux système de santé, d’autant plus que le Parti québécois, qui demeure pour l’instant en tête de course quant aux élections de l’automne 2026, affirme qu’il n’apporterait que d’infimes modifications à la loi 2 sous sa forme actuelle.
Comment peut-on justifier que l’adoption d’un tel projet de loi – un projet qui révolutionne absolument tout de notre système de santé – ne se soit pas produite dans les règles de l’art d’un processus démocratique? Comment peut-on espérer que les patients et les professionnels de la santé en ressortent gagnants? Comment peut-on regarder vers l’avenir avec allégresse? Il va sans dire que le Québec, dans l’état actuel des choses, c’était la liberté d’être qui l’on veut être, la liberté d’expression, la démocratie… En espérant de tout cœur qu’il retrouve ses couleurs habituelles promptement.
Références :
Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Projet de loi n°2 : Résumé des principales obligations s’appliquant à la communauté universitaire. [En ligne]. 25 octobre 2025 [consulté le 30 octobre 2025]. Disponible sur : https://medecine.umontreal.ca/projet-de-loi-n2-resume-des-principales-obligations-sappliquant-a-la-communaute-universitaire/.
Plante, Caroline. Le PQ maintiendrait la nouvelle loi sur la rémunération des médecins. Le Devoir. [En ligne]. 27 octobre 2025 [consulté le 30 octobre 2025]. Disponible sur : https://www.ledevoir.com/politique/quebec/928539/pq-maintiendrait-nouvelle-loi-remuneration-medecins.
Radio-Canada. Au tour des pharmaciens propriétaires de contester la loi 2. Radio-Canada. [En ligne]. 19 novembre 2025 [consulté le 23 novembre 2025]. Disponible sur : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2208473/pharmaciens-proprietaires-contestation-loi2.
Médecin en consultation [En ligne]. Freepik; 8 déc 2025. [Image]. Disponible : https://fr.freepik.com/photos-gratuite/patient-coup-moyen-parlant-au-medecin_34728784.htm#fromView=search&page=1&position=1&uuid=ac49d0fe-f4fa-4899-9e24-bd40011e22b5&query=m%C3%A9decin+en+consultation

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