DISEASE MONGERING : UNE RÉALITÉ DANS L’INDUSTRIE PHARMACEUTIQUE

Samuel Boutin, étudiant en pharmacie (III)


Lorsqu’une entreprise pharmaceutique commercialise un médicament, elle dispose d’un brevet qui dure généralement une vingtaine d’années. Celui-ci la prémunit d’une exclusivité sur le marché international, tout en permettant de rembourser les investissements en recherche et développement. Or, lorsque le brevet tombe et que les génériques font leur entrée sur le marché, l’industrie des médicaments novateurs essuie d’importantes pertes de revenu. C’est dans ce contexte que certaines entreprises adoptent des tactiques pour renforcer la domination de leurs molécules novatrices sur le marché, notamment en ayant recours à ce qu’on qualifie de disease mongering en anglais, ou de « façonnage de la maladie » en français [1]. 

Disease mongering, qu’est-ce que c’est?

Le terme a été employé pour la première fois en 1992 dans le livre Disease-mongers de Lynn Payer. Dans ce dernier, Payer défend une thèse simple, mais à la fois contre-intuitive : celle selon laquelle les compagnies pharmaceutiques, les professionnels de la santé et autres acteurs de l’industrie sont engagés dans une redéfinition plus « large » de certaines maladies [2]. Cette pratique est au cœur des stratégies marketing de plusieurs entreprises pharmaceutiques dans l’optique de rehausser la demande pour un produit [3]. Elle repose sur quatre principes, en l’occurrence les campagnes de sensibilisation (« disease awareness campaign »), la médicalisation de conditions courantes, la redéfinition plus large des critères de diagnostic d’une pathologie quelconque ainsi que la diminution des seuils de traitement de certaines maladies chroniques. Ces mécanismes visent à convertir des individus « sains » en individus « à traiter », ce qui constitue une importante source de revenus pour l’industrie [1-4]. 

Principe 1 : Les campagnes de sensibilisation

Au Canada, au sens de la Loi sur les aliments et les drogues, la publicité directe pour les médicaments d’ordonnance (PDMO) est interdite [5]. C’est d’ailleurs le cas pour la majorité des pays industrialisés, à l’exception des États-Unis et de la Nouvelle-Zélande. Or, le Règlement sur les aliments et les drogues exempte les publicitaires de sanction lorsqu’ils ont recours aux publicités de rappel et aux publicités de demande d’aide [6-7]. D’une part, les publicités de rappel peuvent uniquement mentionner la marque. En ce sens, aucune affirmation sur la santé ni aucune indication ne peuvent être mentionnées. Le Canada est d’ailleurs l’unique pays industrialisé où ce type de publicité est autorisé. D’autre part, les publicités de demande d’aide évoquent un problème de santé quelconque et suggèrent à toute personne qui présente ledit problème d’aller consulter un médecin. En ce sens, aucun traitement n’est évoqué, ni aucune marque [7]. C’est d’ailleurs cette stratégie qui est mise de l’avant par l’industrie dans ses campagnes de sensibilisation. 

En effet, d’importantes sommes d’argent sont investies pour présenter une condition quelconque à des consommateurs potentiels, et ce, via divers canaux (médias sociaux, journaux, télévision, abris-bus, etc.). Bien que l’on puisse arguer que cette pratique renforce l’autonomie des patients à l’égard de leur santé, ces pratiques subjectives n’exposent les patients qu’à une fraction de l’information pertinente à l’exercice d’un consentement libre et éclairé. Ceci accroît également considérablement les consultations dans un réseau de la santé déjà surchargé, mais c’est justement ce qui est souhaité par l’industrie. Chaque consultation est une occasion parfaite pour une compagnie pharmaceutique de sécuriser des ventes, puisque le consommateur est convaincu qu’il doit être traité [3].

En contrepartie, les stratèges du marketing ciblent également les professionnels de la santé par la visite de représentants ou par le financement de conférences, notamment. Cette stratégie globale s’arrime avec celle qui est faite auprès du public. Le professionnel de la santé a tout à son intérêt de préserver son indépendance professionnelle, mais il pourrait somme toute être influencé par ces stratégies. Ainsi, cette publicisation massive à tous les niveaux vise notamment à promouvoir l’utilisation de certains médicaments dans certains créneaux bien spécifiques. 

Principe 2 : La médicalisation de conditions « normales »

D’autres formes de disease mongering sont promues par le lobbying et le financement de nouvelles études visant à médicaliser des conditions autrefois dites « normales » (p. ex. la ménopause, la perte de cheveux, etc.). Ainsi, l’utilisation de certains médicaments est dérivée de l’indication première, ce qui ouvre un nouveau marché [3-4].

Pour illustrer ce concept, prenons l’exemple de la perte de cheveux. Dans toutes les sociétés, la perte de cheveux était considérée comme un phénomène naturel généralement associé à l’âge avancé ou au sexe masculin. Or, certains individus sont aux prises avec des conditions particulières, ce qui implique une perte prématurée des cheveux. Ce phénomène est associé à une grande détresse, ce qui en incite plusieurs à se retourner vers toutes les stratégies possibles pour le ralentir.  À ce sujet, le finastéride (ProscarMD), introduit sur le marché pour l’hypertrophie bénigne de la prostate (HBP), présente un bon nombre d’effets secondaires, dont la pousse des poils et des cheveux. C’est dans ce contexte que Merck, la pharmaceutique détentrice du brevet, a commercialisé PropeciaMD, une formulation en tout point identique à ProscarMD, mais dont le dosage est différent. Avec cette nouvelle entité, Merck a pu faire son entrée fracassante sur un marché dénué de compétiteurs. C’est ainsi que la perte de cheveux, autrefois banale, fut propulsée au titre de pathologie devant être traitée. Au Canada, les publicités de demande d’aide ont considérablement contribué à l’implantation du PropeciaMD dans le paysage médical [3].

L’exemple ci-haut n’est qu’un parmi tant d’autres. Plusieurs conditions autrefois dites « normales » sont aujourd’hui la cible d’études et de campagnes agressives. Bien que cela puisse profiter aux patients, cela profite également, sinon plus, aux entreprises qui promeuvent ces traitements.

Principes 3 et 4 : la redéfinition des maladies et l’abaissement des seuils de traitement

Les concepts de redéfinition des maladies et d’abaissement des seuils de traitement sont des concepts assez controversés. En ce sens, bien que le surdiagnostic et le surtraitement soient parfois associés au phénomène de disease mongering, il est important de préciser qu’un dépistage et une prise en charge précoce de certaines maladies demeurent primordiaux.

L’une des formes de redéfinition des maladies consiste à utiliser et conceptualiser les risques associés à certaines conditions comme étant des maladies. L’un des exemples cités à quelques reprises dans la littérature sur le sujet, l’ostéoporose, est à présent considéré comme une pathologie à part entière. En effet, autrefois, celle-ci était considérée comme un phénomène naturel associé à la vieillesse. Aujourd’hui, on retrouve plusieurs médicaments au Canada qui ont reçu leur indication officielle de Santé Canada pour le traitement de l’ostéoporose. Ils font figure de proue, au côté des suppléments de calcium, de la vitamine D et d’autres mesures dites « non pharmacologiques ». Or, l’arrivée sur le marché des premiers traitements (biphosphonates) a été accompagnée d’une importante campagne de sensibilisation aux risques importants associés à la perte de densité minérale osseuse (DMO), ce qui a permis leur implantation définitive dans le paysage pharmaceutique. Il s’agit donc d’un exemple parmi tant d’autres [3].

Sinon, depuis quelques années, on constate dans les lignes directrices à l’international que les seuils de traitement sont revus à la baisse, et ce, pour quelques pathologies hautement prévalentes dans la société, notamment l’hypertension et le diabète. Ainsi, les valeurs autrefois considérées « normales » sont maintenant considérées « pathologiques », ce qui implique que de plus en plus d’individus sont considérés « malades ». Généralement, le statut « pathologique » implique l’initiation d’un traitement, ce qui accroît les risques de polypharmacie et l’exposition à des effets secondaires. Ce constat ne se veut pas une remise en question de l’indépendance des sociétés savantes et de leurs experts-collaborateurs, mais bien d’exposer que ce phénomène profite aux entreprises pharmaceutiques qui voient leurs molécules être offertes à de nouvelles populations. Il y a là un dangereux précédent, car les entreprises ont carte blanche pour financer des campagnes massives de sensibilisation et ainsi inciter plus d’individus à consulter leurs professionnels de la santé à des fins de dépistage [1-3-4].

L’avenir du disease mongering à l’ère de la médecine de précision

Bien que le terme disease mongering ait été laissé par écrit pour la première fois en 1992, vous aurez compris que le phénomène remonte au tout début de l’industrie pharmaceutique. Les stratégies de marketing se sont raffinées et ont su apprivoiser les dispositifs légaux en place pour aller rejoindre des publics toujours plus grands. C’est ainsi que nous verrons dans les prochaines années de nouvelles formes, plus sournoises, mais tout aussi empreintes de cette quête du capital [1].

En effet, l’un des phénomènes des dernières décennies, les « nichebusters », est en vogue actuellement. Jusqu’au début des années 2000, la vaste majorité des traitements mis sur le marché étaient des « blockbusters », c’est-à-dire qu’ils étaient conçus pour traiter un grand échantillon de population [1]. Or, lorsqu’on consulte les listes des médicaments candidats à l’entrée sur le marché (« pipeline »), il est possible d’observer une recrudescence des traitements pour des pathologies orphelines ainsi que des thérapies ciblées. Ce sont pour certains des anticorps monoclonaux qui ont une affinité très élevée pour leur cible et pour lesquelles les modèles pharmacocinétiques sont prévisibles. Ainsi, lors de la recherche et du développement, il est possible de déterminer quels seront les effets secondaires des traitements, quelles seront les relations structure-activité, etc. Concrètement, cela implique des essais cliniques moins onéreux, puisqu’on sélectionne des populations très spécifiques, et ce, en ayant généralement des résultats prévisibles et positifs [8]. En ce sens, de nouvelles cibles de traitement sont constamment identifiées, ce qui mène à de nouveaux traitements et, ainsi, à une redéfinition des maladies, soit le principe même du disease mongering [1].

En ce sens, bien qu’ils constituent des avancées majeures dans le traitement de maladies orphelines, de cancers ou autres, ces médicaments sont un exemple flagrant d’une nouvelle forme de disease mongering à laquelle nous devrons nous attarder dans les années à venir [1].

En somme, vous l’aurez compris, le marketing est intrinsèque au succès financier de l’industrie pharmaceutique, ce qui laisse place à des stratégies pour le moins discutables à certains égards, mais qui ont également permis d’adresser plusieurs enjeux de santé. Ces sources de revenus additionnels financent notamment la recherche et le développement d’autres traitements qui pourront bénéficier aux générations d’aujourd’hui et de demain. Bien que le public soit de plus en plus conscientisé aux stratégies de marketing dans divers secteurs, peu auront la chance d’être conscientisés à celles qui s’immiscent en santé, plus particulièrement sur la scène pharmaceutique. C’est pour cette raison que je juge, en tant que futurs professionnels de la santé, que nous avons un rôle important à jouer dans l’éducation de nos patients sur leur santé, notamment.


Références :

[8] Bertrand N. Les anticorps monoclonaux et les protéines thérapeutiques [En ligne]. Québec (QC) : Université Laval; sept 2025. [consulté le 9 nov 2025]. Disponible : [Accès réservé cohorte PharmD ULaval 2023-2027]

[1] Collectif Formindep. Le disease mongering à l’heure de la médecine « personnalisée ». Les tribunes de la santé [En ligne]. 2017 [consulté le 9 nov 2025]; 2(55) :37-44. Disponible : https://stm.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante1-2017-2-page-37?lang=fr DOI : 10.3917/seve.055.0037 

[7] Lecompte JS. Le marketing et la publicité des services professionnels [En ligne]. Québec (QC) : Université Laval; 14 oct 2025. [consulté le 9 nov 2025]. Disponible : [Accès réservé cohorte PharmD ULaval 2023-2027]

[5] Loi sur les aliments et les drogues, LRC 1985 cF-27. Disponible : https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/f-27/

[4] Mintzes B. Disease Mongering in Drug Promotion: Do Governments Have a Regulatory Role? PLoS Med [En ligne]. avr 2006 [consulté le 9 nov 2025]; 3(4):461-65. Disponible: https://pmc-ncbi-nlm-nih-gov.acces.bibl.ulaval.ca/articles/PMC1434509/ DOI : 10.1371/journal.pmed.0030198 

[2] Moynihan R. Disease-Mongers: How Doctors, Drug Companies, and Insurers are Making You Feel Sick. BMJ [En ligne]. 13 avr 2002 [consulté le 9 nov 2025]; 324(7342):923. Disponible: https://pmc-ncbi-nlm-nih-gov.acces.bibl.ulaval.ca/articles/PMC1122872/

[3] Moynihan R, Heath I, Henry D. Selling sickess: the pharmaceutical industry and disease mongering. BJM [En ligne]. 13 avr 2002 [consulté le 9 nov 2025]; 324(7342):886-891. Disponible: https://pmc-ncbi-nlm-nih-gov.acces.bibl.ulaval.ca/articles/PMC1122833/ DOI : 10.1136/bmj.324.7342.886

OpenAI. Disease mongering [En ligne]. OpenAI DALL-E; 21 nov 2025. [Image]. [6] Règlement sur les aliments et drogues, CRC c870. Disponible : https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/reglements/c.r.c.,_ch._870/

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