Une journée dans la vie de Marie-France Demers

Préambule de Marie-France Demers, pharmacienne clinicienne spécialisée dans le domaine de la psychiatrie, professeure titulaire à la Faculté de pharmacie et chercheure clinicienne au Centre de recherche CERVO

Cet article a été publié dans l’édition d’été 2025

Ça me fait plaisir d’échanger sur mon boulot : vous savez, je considère comme un privilège le fait d’aimer autant son travail. Je m’y accomplis. Je me sens à ma place. J’aime plusieurs aspects de mon travail et le fait de pouvoir vous en parler, à vous, chères étudiantes et chers étudiants, est aussi une source de plaisir, car je peux vous transmettre ma passion!

Alors, souvent, mes journées sont surtout jalonnées de rencontres plus riches les unes que les autres, avec des jeunes et leurs familles que je rencontre à la clinique, avec des étudiant.es., avec des collègues et différents collaborateurs. N’est-ce pas là le sens de la vie : les rencontres et les liens que l’on tisse ? Cela dit, plusieurs de mes tâches appartiennent à ce que certains appellent la triade maudite : la clinique, la recherche et l’enseignement.

En fait, je pratique depuis bientôt 30 ans dans une clinique pour les jeunes en début d’évolution de psychose, où je rencontre des personnes entre 18 et 35 ans et leurs familles, dans le contexte d’un diagnostic d’un trouble psychotique, qu’il s’agisse d’une entrée dans la schizophrénie ou d’un trouble affectif bipolaire. Les jeunes y sont suivis par une équipe interdisciplinaire œuvrant dans la communauté pour une durée de trois ans, selon un modèle de soins éprouvé et reconnu (c’est-à-dire qui a fait l’objet de nombreuses recherches montrant son efficacité). Ce modèle inclut différentes approches thérapeutiques, dont la psychopharmacologie, mais aussi les approches psychosociales, dont l’enseignement, le soutien au retour à l’emploi/études, la psychothérapie, l’intervention familiale, etc. Les personnes sont vues régulièrement, plusieurs fois par semaine s’il le faut. J’y pratique des soins pharmaceutiques spécialisés. Par exemple, je rencontre un jeune pour la première fois : il ne veut rien savoir du diagnostic, des médicaments; il a peur, il ne comprend pas ce qui lui arrive. Je tente de démystifier le ou les médicaments proposés, j’explique comment cela peut l’aider, je parle des effets indésirables, je le renseigne sur les options possibles. Nous échangeons sur ses craintes, ses préférences, son projet de vie. J’ai beaucoup amélioré mon approche en m’intéressant à la perspective du rétablissement des personnes, car au-delà du seul contrôle des symptômes et de la maladie, il y a un jeune avec des rêves, des aspirations, qui vient de vivre un moment difficile à travers un état psychotique, qu’il ait été hospitalisé ou non. J’ai développé une certaine compétence à échanger autour de ces enjeux avec la personne. Je tente de mettre ma compétence au service du rétablissement de ces jeunes. À travers ces échanges nait l’alliance, un phénomène extraordinaire qui tisse les bases de la confiance et permet de faire équipe pour accompagner la personne sur le chemin de son rétablissement.

C’est ainsi que j’ai rencontré Alexandre, alors qu’il était envahi de convictions délirantes et aux prises avec des hallucinations quasi constantes. Il était, à vrai dire, plutôt désagréable, rustre, négligé, difficile d’approche, arrogant même. Il était ainsi depuis presque un an, malgré différents médicaments et approches tentés. Devant une telle psychose résistante, on lui a proposé la clozapine, qu’il refusait initialement catégoriquement. On m’a interpellée justement pour que je tente « de le convaincre ». J’ai pris le temps de comprendre ses craintes : elles étaient notamment en lien avec les prises de sang requises dans le suivi exigé par ce traitement. Il craignait la diffusion de son code génétique et des répercussions possibles pour son intégrité : il craignait de manquer de sang! J’ai proposé le recours initial au prélèvement par microméthode (une petite goutte de sang au bout du doigt au lieu d’un prélèvement au pli du coude). J’ai ajusté la fréquence des suivis au minimum. J’ai pris des ententes avec les infirmières. J’ai exposé en détail le plan à Alexandre. J’ai pu répondre à ses craintes. J’ai discuté des avantages et des inconvénients de ce médicament. Je lui ai parlé d’autres jeunes que j’avais vus s’améliorer sous ce médicament. Je me suis adressée à sa partie saine, à sa capacité de choisir la meilleure option même si une part de sa pensée était truffée de méfiance et d’interprétations paranoïaques, y compris à mon endroit. Et tout ça, dans ces petites choses de la communication et du respect de la dignité qui peuvent faire la différence: je lui ai souri, je l’ai salué, je me suis intéressée à ses activités, à ses rêves, à ses pensées. Il m’a parlé de mes vêtements. J’ai parlé des siens. J’ai réalisé qu’il ne mangeait pas à sa faim et avec l’équipe, on a fait des démarches pour mieux le soutenir. Au bout de quelques rencontres, il a accepté la clozapine. J’ai proposé à l’équipe un plan d’introduction de la clozapine très graduel pour minimiser les effets indésirables. J’ai mis dans le coup son pharmacien communautaire. Nous avons fait une rencontre avec Alexandre et sa mère. Nous avons ramé avec lui, sur la voie de son rétablissement. La clozapine a été introduite en septembre. En décembre, il est arrivé à la clinique en me disant : « C’est silence radio depuis 24 heures! » J’ai presque eu peur, car il y avait déjà plusieurs mois qu’il entendait des voix et vivait dans la prison de sa psychose; parfois, si la réponse au traitement est trop rapide, la personne peut réagir avec affolement, ce qui peut augmenter le risque de suicide. Il n’en fut rien, au contraire. En janvier, le silence radio est devenu quasi constant! Alexandre semblait de plus en plus dégagé, accessible et même agréable. Il s’est mis à croire en son rétablissement, à la possibilité d’une vie de qualité, alors qu’en fait, il en avait perdu l’espoir. Eh bien, en mars, il se trouvait un boulot! Il était si fier. Inutile de vous dire le sentiment de contentement que cette situation me procure! Petite journée au boulot, vous me direz!

Dans une journée typique, il y aura la discussion ou la rencontre d’un tel cas avec un étudiant en AMP ou en AMPA que j’accueille régulièrement, souvent en collaboration avec mes collègues pharmaciens de la clinique. J’aurai aussi sans doute des discussions avec un ou des intervenants de mon équipe, à l’occasion de la rencontre clinique hebdomadaire, par exemple, où l’on met nos savoirs interdisciplinaires ensemble. Travailler en équipe, c’est tellement satisfaisant! Sur l’heure du lunch, on se réunira autour d’une formation continue à propos d’un sujet chaud de notre domaine. Se poursuivront ensuite des échanges avec les étudiants de mon laboratoire, que je supervise, une autre source d’un immense contentement! Je savais depuis longtemps que j’aimais enseigner en classe : j’aime depuis toujours votre contact, j’aime préparer les cours, réfléchir à ce qui est important de vous transmettre. Mais là, accompagner un étudiant ou une étudiante dans son parcours aux études supérieures, c’est une autre affaire! Il se développe une telle complicité, un réel partage d’expertise de sciences, mais de vie aussi! Au cours des dernières années, j’ai notamment accompagné les pharmaciens Olivier Corbeil et Laurent Béchard dans leur parcours de formation aux études supérieures, d’abord à la maitrise en pharmacothérapie avancée et plus récemment jusqu’au doctorat. Olivier a défendu sa thèse avec brio en mai. Laurent s’apprête à le faire en septembre. Quel immense privilège d’accompagner ces personnes pleines de talent, de courage et de détermination! Ce sera l’un des aspects les plus marquants de ma carrière, assurément! Et ils sont maintenant plusieurs étudiants, en pharmacie ou en d’autres disciplines, qui profitent de l’émulation de notre groupe et qui contribuent à notre quête de recherche intégrée aux soins. Par exemple : Maxime (médecine), Paulina (psycho), Émilien (pharmacie), Nadia (la première finissante de notre court programme de troisième cycle en pharmacie), Ingrid (psycho)… Serez-vous le prochain?

Une autre source de satisfaction est la gestion de tout ce laboratoire de recherche intégrée aux soins. C’est comme une petite PME, avec des défis au quotidien que nous relevons en équipe pour assurer la qualité de nos activités et surtout, trouver le financement pour les pérenniser! J’aime aussi toutes les tâches associées à la recherche : écrire/réviser des articles scientifiques, concevoir le projet, préparer des demandes de subvention, se relever des refus de financement, se remettre à l’ouvrage pour aller décrocher un autre financement, vivre l’exaltation d’un nouveau résultat marquant ! Tous nos projets sont issus d’observations cliniques qui font ensuite l’objet de projets de recherche et de diffusion des connaissances à travers différentes communications scientifiques, ici et à l’international. À cet égard, le travail avec les patients partenaires et les proches aidants partenaires est crucial et tellement riche!

Finalement, j’ai tout plein de collaborations avec des cliniciens, des profs, des chercheurs de plusieurs disciplines. En fait, je ne pensais jamais m’éclater autant en recherche, mais depuis les dernières années, je réalise à quel point cette dimension de mon travail fait appel à ma créativité et à ma ténacité. Faire avancer les connaissances, contribuer à l’amélioration des pratiques, c’est en fait totalement enivrant!

Bon, il y a bien aussi, à travers cela, quelques tâches moins trippantes : j’appelle ça la « taxe d’amusement »! Quelques réunions interminables, de longues heures de correction, des périodes trop intenses où les délais sont si serrés qu’on se demande pourquoi on s’est encore embarqué dans une telle course! Il y a quand même passablement de tâches cléricales liées à la participation à différents comités cliniques, d’enseignement ou de recherche. Mais pour tout vous dire, cela n’atteint pas la cheville de mon enthousiasme par rapport à mon travail au quotidien. J’aime que la clinique nourrisse mes recherches et mes activités d’enseignement! C’est parfois fou (sans jeu de mots!), mais c’est tellement enlevant! Mon grand frère, qui est un homme d’affaires accompli, m’a dit récemment : j’aimerais ça aimer mon boulot autant que toi, tu aimes le tien !

Et de lui répondre, tout sourire : Ça parait tant que ça ?

Je vous le souhaite. Merci de m’avoir donné l’occasion d’en parler.

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