Intelligence artificielle : redéfinir le métier de pharmacien

Par Samuel Boutin

Cet article a été publié dans l’édition d’hiver 2025

Avec l’évolution de la pratique en pharmacie, les besoins populationnels qui augmentent et les soins pharmaceutiques qui deviennent plus complexes, il est essentiel de se réinventer pour rester à flot. Pour y parvenir, des idées émergent de toutes parts et certaines cherchent à s’enraciner et à contribuer progressivement à la pratique de demain. C’est notamment le cas de l’intelligence artificielle (IA), qui s’est taillé une place de choix au cœur des opérations quotidiennes dans plusieurs domaines, mais qui, jusqu’à tout récemment, demeurait inexploitée en pharmacie. Certains pensent que cette technologie, qui évolue rapidement, pourrait remplacer l’être humain dans l’exécution de certaines tâches. Mais qu’en est-il du rôle du pharmacien? Comment l’IA influencera-t-elle la profession de demain? 

PARTIE 1 – Démystifier l’intelligence artificielle

Le terme « intelligence artificielle » (de l’anglais artificial intelligence) a été introduit pour la première fois en 1956 par le mathématicien et ingénieur américain John McCarthy [1]. Toutefois, cette technologie s’est affinée au fil des années et nous assistons à présent à une explosion des IA. Fondamentalement, elles partagent une caractéristique commune, soit de permettre aux ordinateurs d’imiter les capacités associées à l’intelligence humaine [2]. À l’état actuel, ses prouesses se limitent à accomplir des tâches précises et c’est ce qu’on définit comme étant de l’IA étroite (de l’anglais narrow). Or, l’objectif ultime de l’industrie est de produire une machine qui pourra remplacer, ou du moins équivaloir, à l’être humain d’un point de vue réflectif et émotionnel, notamment. C’est ce qu’on appelle IA générale [2-3]. 

En soi, l’IA étroite constitue l’ensemble des grandes plateformes connues à ce jour (ChatGPT©, ClaudeAI©, PerplexityAI©, etc.). Celles-ci ont recours à l’IA dite générative, c’est-à-dire qu’elles puisent dans des bases de données existantes pour produire un contenu unique. Ainsi, grâce à différents modèles, tels que le « large language model » (LLM), l’IA parvient à cibler, trier, interpréter et générer des textes sous forme écrite, notamment. La réponse obtenue est aléatoire, ce qui veut dire que, pour une même entrée (prompt), la réponse obtenue ne sera pas identique. Ce principe se veut humanoïde, car l’humain lui-même ne réexplique pas un concept de la même façon. Quant à elles, les données sont généralement tirées du domaine public, c’est-à-dire qu’elles sont accessibles librement sur le Web. Ainsi, il lui suffit que de quelques secondes pour produire un contenu inédit qui puisse répondre aux informations initialement saisies par l’utilisateur (prompt) [2]. L’IA se distingue des logiciels d’aide à la décision avec lesquels elle est faussement confondue, car ceux-ci ont recours à des algorithmes et des règles précises pour répondre aux situations qui leur sont proposés [4].

En somme, l’IA est d’abord et avant tout un outil accessible à tous, donc l’utilisateur doit être en mesure de cibler les circonstances où son utilisation s’avère pertinente [2].

PARTIE 2 – Comment l’intelligence artificielle transforme-t-elle la pratique du pharmacien?

Depuis quelque temps déjà, l’IA générative ne cesse de se surpasser. Elle s’est notamment taillé une place dans certains domaines de la santé, comme l’imagerie médicale, où elle contribue à la reconnaissance visuelle de certaines pathologies avec précision. Or, elle en est encore à ses balbutiements dans le domaine de la pharmacie [4].

À ce sujet, une revue narrative publiée en 2021 dans le Canadian Journal of Hospital Pharmacy a ciblé quelques domaines d’utilisation où l’IA a su faire ses preuves [4]. C’est notamment le cas de la pharmacovigilance, de la priorisation des patients, de l’adhésion thérapeutique et de la validation des ordonnances. Toutefois, le recul au moment de la publication ne permettait pas de cibler les domaines où les retombées sont les plus profitables à la pratique pharmaceutique. Néanmoins, ce sont des avenues prometteuses, puisque l’IA a notamment été étudiée dans le suivi longitudinal des maladies chroniques. Avec ses habiletés prédictives, elle parvient efficacement à cibler les patients qui présentent des enjeux d’adhésion et à stratifier les interventions selon leur niveau de priorité. Par conséquent, le clinicien peut facilement identifier les patients qui ont besoin d’une attention particulière, tout en réduisant les coûts de santé [4].

Outre cela, dans une perspective plus générale, l’IA pourrait contribuer à réduire les tâches répétitives et techniques afin de libérer du temps pour des tâches plus complexes et à risque élevé de préjudices [5]. En effet, l’implantation de l’IA en pharmacie aura pour effet de centrer les soins sur le patient, et, par le fait même, d’accroître considérablement la qualité des soins pharmaceutiques [3]. Sinon, pour maximiser et rentabiliser son utilisation, l’IA doit contribuer à la résolution d’enjeux précis dans une chaîne de travail. Ainsi, il est nécessaire de cibler les pertes de temps avant de songer à incorporer l’IA. En ce sens, bien qu’extrêmement puissante, elle n’est pas une solution miracle et ne peut donc pas solutionner tous les maux [2].

Concrètement, l’IA contribue à rehausser la productivité au sein des équipes de travail, puisque maintes tâches peuvent être accomplies en peu de temps. Par exemple, lorsqu’un pharmacien recherche une information très précise dans un document volumineux, l’IA peut l’aider à repérer spécifiquement l’information souhaitée. Dans d’autres situations, en lui soumettant des gabarits, elle est en mesure d’élaborer des documents crédibles. Ainsi, certaines tâches administratives, telles que l’élaboration de politiques et procédures, pourraient être moins ardues. Sinon, l’IA est très performante sur le plan communicationnel. En ce sens, elle peut rédiger des notes ou des opinions pharmaceutiques, rédiger des posologies, traduire des guides, préparer des conseils bien vulgarisés pour un patient et même déchiffrer les hiéroglyphes de certains prescripteurs! Ultimement, elle se veut un complément à l’expertise clinique du pharmacien. Elle peut notamment produire des synthèses, agir à titre de tuteur ou même d’assistant de recherche [2].

En guise d’exemple de son utilisation en pharmacie, deux initiatives québécoises, CoeurWay© et PlumeAI©, ont recours à l’IA pour bâtir leurs plateformes. Elles sont principalement implantées dans les groupes de médecine familiale (GMF), mais leur utilisation s’est démocratisée. Accessibles facilement en ligne, elles ont recours au microphone pour enregistrer la conversation avec le patient (moyennant un consentement exprès) et, en quelques secondes, une note clinique est produite. Celle-ci est relue et modifiée avant d’être consignée au dossier du patient. Ceci permet de réduire considérablement le fardeau administratif du professionnel. Les données sont anonymisées, cryptées et stockées au Québec dans des serveurs avant d’être supprimées [6].

PARTIE 3 – Quelles sont les limites de l’intelligence artificielle?

En soi, bien qu’elle soit d’une aide précieuse, l’IA présente certaines limites qui se doivent d’être soulevées. 

Premièrement, elle ne comprend pas le langage et ne raisonne pas, c’est-à-dire que, sans qu’on lui fournisse certains éléments précis, l’IA prédit la réponse escomptée en interprétant des données brutes et des faits. Ainsi, pour en tirer les plus grands bénéfices, il est primordial de lui fournir un contexte (point de vue, auditoire, objectif, gabarits, etc.), des instructions précises (absence de termes vagues, résultat attendu, etc.) et d’affiner les réponses proposées (soulever les erreurs, demander des précisions ou des corrections, etc.) [2].

Deuxièmement, l’IA générative peut être teintée des biais et des préjugés des bases de données avec lesquelles elle s’entraîne. Par exemple, en étant surexposée à des sources empreintes de propos xénophobes, certaines de ses réponses pourraient être offensantes [2-5]. La sous-représentation de certaines populations dans les bases de données pourrait également fausser les résultats. Ainsi, considérant les enjeux actuels d’iniquités en santé, toutes les réponses doivent être remises en perspective [3]. Il est important de préciser que la majorité des plateformes sont dotées de « garde-fous », ce qui permet d’éviter les dérives et les erreurs [2-5].

Troisièmement, certaines IA sont dotées d’une date limite des connaissances, c’est-à-dire la date de la dernière actualisation. L’information peut être facilement retrouvée sur les sites des sociétés-développeurs, mais, concrètement, ceci veut dire que toutes nouvelles données accessibles, mais publiées après cette date ne sont pas considérées dans les réponses offertes [2]. 

Quatrièmement, l’une des composantes traitresses de l’IA générative réside dans ses hallucinations, car, lorsqu’elle n’a pas l’information, celle-ci invente une réponse. Or, les réponses en question se morfondent à la réalité et se veulent convaincantes. Afin de minimiser les hallucinations, il est recommandé d’inclure le plus d’informations possible dans la requête, de demander à l’IA de rechercher sur Internet et de lui demander de citer ses sources. Il pourrait également être intéressant de demander des précisions ou de soumettre à nouveau sa requête pour être en mesure de comparer les réponses [2].

PARTIE 4 – Jusqu’où ira l’intelligence artificielle en pharmacie?

De cette manière, l’IA constitue un complément aux connaissances et aux compétences du clinicien et, puisqu’elle est omniprésente dans toutes les sphères du quotidien, il est impératif que les instances, notamment les ordres et les gouvernements, s’y intéressent et ouvrent la voie à son implémentation [5]. Ces démarches forceront la redéfinition des méthodes de travail autrefois rigides.

Avant de procéder à l’implémentation, l’éducation des utilisateurs est requise pour qu’ils puissent en tirer profit et rehausser leurs performances [5]. Au Royaume-Uni, la Royal Pharmaceutical Society (RPS) a émis de nombreuses recommandations en la matière. Elle juge notamment que l’éducation sur l’utilisation responsable de l’IA devrait être incorporée au curriculum du personnel de laboratoire concerné. Elle stipule notamment qu’en se familiarisant avec l’IA, ses avantages, ses risques et ses limites, les pharmaciens seront non seulement plus efficients, mais ils seront également au cœur des avancées technologiques. Outre cela, l’implication du patient est également cruciale. En ce sens, le pharmacien doit être transparent avec sa patientèle et obtenir son consentement. En tant que professionnel, le pharmacien a également un rôle important à jouer dans l’éducation des patients quant à l’utilisation responsable de l’IA dans un contexte de soins pharmaceutiques. Il pourrait notamment être amené à démentir les informations présentées par ses patients [3].

Avec la démocratisation de son utilisation, de nombreuses instances soulèvent des inquiétudes quant à la gestion des informations confidentielles et sensibles. En effet, la grande majorité des entreprises collectent les données sur leurs serveurs afin d’entraîner continuellement leurs IA. Ainsi, toutes les informations personnelles liées aux patients, mais également toutes les données sensibles sur une entreprise, ne devraient pas y être soumises [2]. À ce sujet, l’Ordre des pharmaciens du Québec (OPQ) a publié en 2011 ses lignes directrices sur « la robotisation et les technologies de l’information et de la communication en pharmacie », mais l’intelligence artificielle n’y est pas mentionnée. Ses membres sont toutefois fortement encouragés à se doter d’une politique sur son utilisation [7]. Devront notamment y être indiqués les contextes dans lesquels cette technologie peut être utilisée, mais également les mesures qui seront prises en situation de non-respect [2]. C’est l’occasion idéale de découvrir l’intelligence artificielle en la laissant rédiger un brouillon qui, autrement, exigerait plusieurs minutes, voire des heures!

Au Canada, aucune loi ne régit spécifiquement l’utilisation de l’intelligence artificielle. Toutefois, ceci pourrait être amené à changer. En juin 2022, le Canada a introduit le projet de loi C-27 (Loi de 2022 sur la mise en œuvre de la Charte du numérique), qui vise spécifiquement à « moderniser le cadre de la protection des renseignements personnels dans le secteur privé, et d’instaurer des règles pour le développement et la mise en œuvre de l’intelligence artificielle » [5-8]. Il est cependant toujours à l’étude en comité. Ainsi, actuellement, les lois fédérales en vigueur imposent aux professionnels, tels que les pharmaciens, d’évaluer eux-mêmes l’incidence de l’IA sur leur pratique et leur entreprise. À ceci viennent s’ajouter les dispositifs légaux provinciaux, notamment la Loi modernisant des dispositions législatives en matière de protection des renseignements personnels, qui obligent les individus concernés à assurer la protection des informations collectées [9]. Ainsi, il est donc primordial d’avoir les connaissances nécessaires et de maîtriser les politiques de collectes à des fins d’analyse des différentes plateformes utilisées afin d’éviter toute compromission [5].

En somme, on assiste depuis les deux dernières années à l’émancipation et au raffinement de l’IA générative et, malgré les grandes avancées en santé, les modèles actuels ne sont pas pleinement adaptés. Ainsi, il y a place au développement de nouveaux modèles et de nouveaux outils qui sauront certainement complémenter la pratique quotidienne des pharmaciens. Nous pourrons peut-être assister au déploiement de l’IA intégrée aux logiciels de pharmacie, un peu à la manière de certains outils novateurs, tels que RxConsultAction© ou Empego©. En effet, depuis quelques années déjà, toutes les ordonnances sont informatisées et consignées dans les dossiers pharmacologiques des patients, ce qui constitue une base de données précieuse pour le développement de modèles adaptés aux soins pharmaceutiques [2-4]. Bref, au même titre que notre profession, l’intelligence artificielle est en pleine révolution et les perspectives sont infinies, il ne reste qu’à les explorer.

Bibliographie

[5] Buckstein J. Contrôle de la qualité. Pivot. c2025; 8(1) :30-34. Centre d’expertise en intelligence artificielle et valorisation des données [En ligne]. Québec (QC) : CEIAVD; c2025 [consulté le 7 mars 2025]. Disponible : https://ceiavd.ca/

[2] Charest JF. L’IA en pharmacie : Plus de temps pour le café, mais encore faut-il savoir bien l’utiliser! [En ligne]. Melbourne (QC) : Pro-Continuum; nov 2024. [consulté le 5 mars 2025]. 55 p. Disponible : https://agence-dpc.com/pro-continuum/

DeepLearning.AI [En ligne]. [Lieu inconnu] : DeepLearning.AI; c2025 [consulté le 7 mars 2025]. Disponible : https://www.deeplearning.ai/

[6] Dirat G. Ces médecins utilisent l’IA pour réduire leur paperasse et augmenter leur temps-patient. ProfessionSanté.ca [En ligne]. 24 fév. 2025; [consulté le 5 mars 2025]. [environ 3 écrans]. Disponible : https://professionsante.ca/ces-medecins-utilisent-lia-pour-reduire-leur-paperasse-et-augmenter-leur-temps-patient

[4] Gosselin L, Thibault M, Lebel D, Bussières JF. Utilisation de l’intelligence artificielle en pharmacie : une revue narrative. J Can Pharm Hosp [En ligne]. 2021 [consulté le 7 mars 2025]; 74(2) :135-43. Disponible : https://pubmed-ncbi-nlm-nih-gov.acces.bibl.ulaval.ca/33896953/

[8] Gouvernement du Canada. Canada.ca [En ligne]. Ottawa (ON): Gouvernement du Canada; c2025. Charte canadienne du numérique. 12 jan 2021 [consulté le 5 mars 2025]; [environ 3 écrans]. Disponible : https://ised-isde.canada.ca/site/innover-meilleur-canada/fr/charte-canadienne-numerique-confiance-dans-monde-numerique

[10] Ingénierie de prompt [modifiée le 7 fév 2024; consulté le 5 mars 2025]. Dans : Wikipédia [En ligne]. St. Petersburg (FO) : Wikimedia Fondation, Inc. Disponible : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ing%C3%A9nierie_de_prompt

[1] John McCarthy [modifiée le 5 nov 2024; consulté le 5 mars 2025]. Dans : Wikipédia [En ligne]. St. Petersburg (FO) : Wikimedia Fondation, Inc. Disponible : https://fr.wikipedia.org/wiki/John_McCarthy

Learn Prompting [En ligne]. Dover (DE) : Learn Prompting Company; c2025 [consulté le 7 mars 2025]. Disponible : https://learnprompting.org/

[9] Loi modernisant des dispositions législatives en matière de protection des renseignements personnels, LQ 2021, c25. Disponible : https://www.canlii.org/fr/qc/legis/loisa/lq-2021-c-25/derniere/lq-2021-c-25.html

[7] Ordre des pharmaciens du Québec. La robotisation et les technologies de l’information et de la communication en pharmacie : Lignes directrices [En ligne]. Montréal (QC) :OPQ; août 2011. [consulté le 5 mars 2025]. 24p. Disponible : 805_38_fr-ca_0_ld_robotisation_techno_info_comm.pdf

[3] Royal Pharmaceutical Society. All our campaigns: policy A-Z [En ligne]. London (GB) : Royal Pharmaceutical Society; c2025. Artificial Intelligence (AI) in Pharmacy. c2025 [consulté le 5 mars 2025]. Disponible : https://www.rpharms.com/recognition/all-our-campaigns/policy-a-z/ai#refs

[11] Shah B, Bleys J, Viswa CA, Zurkiya D, Leydon E. Generative AI in the pharmaceutical industry: Moving from hype to reality. Mckinsey & Company [En ligne]. 9 jan 2024 [mis-à-jour en fév 2024; consulté le 7 mars 2025]; 25p. Disponible : https://www.mckinsey.com/industries/life-sciences/our-insights/generative-ai-in-the-pharmaceutical-industry-moving-from-hype-to-reality#/

Source de l’image : OpenAI. A futuristic pharmacy setting where artificial intelligence is integrated into daily operations [En ligne]. OpenAI DALL-E; 7 mars 2025. [Image].

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