Populations LGBTQ+ et leur bien-être (Partie 1 : Portrait)

Par Thomas Pichette

Cet article a été publié dans l’édition d’hiver 2024

*** Afin d’alléger le texte, les termes et concepts en gras seront définis dans un lexique placé à la fin de l’article ***

Dans le précédent article, j’ai exploré une population particulièrement marginalisée, soit les personnes vivant avec le VIH. L’accent était plutôt mis sur les survivant.e.s de l’épidémie ainsi que du lègue de cet épisode traumatique de notre histoire. Après cette excursion historique, je souhaite dorénavant explorer la situation actuelle de la communauté LGBTQ+ face au système de santé québécois. À quels genres de discrimination celleux-ci font-ils.elles face aujourd’hui ? Quel est l’impact de cette discrimination sur leur santé ? Qu’en est-il de l’inclusion de ces populations au système de santé ? Les professionnel.le.s sont-ils.elles bien outillé.e.s pour répondre convenablement à leurs demandes ? Comment peut-on adopter une approche sensible à la réalité de la communauté queer ? Tant de questions auxquelles je me tâcherai de répondre dans ces deux prochains articles. Le premier tentera de dresser un portrait, le plus fidèle possible, de la discrimination et de l’état de santé des personnes LGBTQ+ au Québec. Le second explorera le rôle des professionnel.le.s de la santé dans l’inclusion de cette dite population et des approches pertinentes afin d’assurer des services bienveillants.

Avant tout, il est primordial d’émettre une certaine nuance sur les propos qui seront abordés dans ces prochains articles. Par manque de temps et par souci d’efficacité, je n’aurai d’autres choix que de faire certaines généralisations. Il est cependant important de savoir que la communauté LGBTQ+ n’a jamais été et ne sera jamais un groupe homogène ; certains sous-groupes qui la composent sont davantage à risque que d’autres. L’importance de l’intersectionnalité dans les préjudices que vivent les personnes queers n’est pas à négliger ici (1). Justement, qu’en est-il de cette discrimination ? D’où prend- elle sa source ? La discrimination vécue par les personnes faisant partie de la diversité sexuelle ou de genre pourrait découler, selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), du fait qu’il y a dans notre société une présomption que l’hétérosexualité est la norme valide et que l’identité de genre doit correspondre au sexe assigné à la naissance. Ce sont de ces normes d’hétéronormativité et de cisnormativité que naissent des attitudes négatives pouvant mener à de la discrimination (ex.: harcèlement, intimidation, rejet, violence, etc.) (2). Les personnes LGBTQ+ sont ainsi plus à risque d’être victime d’intimidation que les personnes hétérosexuelles et cisgenres. À noter que la discrimination basée, par exemple, sur l’orientation sexuelle (ex. : homophobie, biphobie, lesbophobie, etc.) d’un individu l’est tout autant qu’elle soit réelle ou perçue. Ces normes ne portent donc pas préjudice qu’aux personnes queers. L’intimidation basée sur l’identité de genre est par ailleurs plus prévalente chez les personnes où l’expression de genre se distingue de la cisnormativité que ceux qui s’y conforme, et ce, peu importe leur orientation sexuelle. Le fait que cette discrimination prenne ancrage dans une norme sociale et la présence de cette même norme dans un milieu comme celui de la santé peuvent constituer une barrière dans l’accès au soutien et aux services. Malheureusement, le fait que les droits des personnes LGBTQ+ aient grandement progressé dans les dernières décennies n’est toujours pas garant de leur acceptation dans la société (2).

Qui plus est, les problèmes de santé et les difficultés sociales sont plus fréquents chez les personnes LGBTQ+. Le Bureau de lutte contre l’homophobie et la transphobie du Québec lie directement l’influence de l’acceptation sociétale de la diversité sexuelle et de genre, celle-ci étant médiée par l’homophobie, la transphobie et la stigmatisation rencontrées par les personnes queers, avec cette prévalence (1). Pour ce qui est de la santé mentale, les membres de la communauté LGBTQ+ sont plus à risque de présenter des idées suicidaires ou même de faire une tentative de suicide. Il en va de même pour les troubles de l’humeur, particulièrement la dépression, ou les troubles anxieux qui sont plus fréquents chez la population queer que chez la population hétérosexuelle et cisgenre. Dans le cas des difficultés sociales, il est important de noter la surreprésentation des personnes LGBTQ+ parmi la population itinérante, nommément chez les jeunes (1).

Parmi les cas les plus extrêmes de violence envers les personnes queers, on retrouve les thérapies de conversions. Ces dernières sont fondées sur la croyance «que la diversité sexuelle et de genre est un péché, un trouble ou une maladie qu’il faut corriger, réparer ou guérir.» (3) On tente ainsi de rendre une personne LGBTQ+ strictement hétérosexuelle et cisgenre. Au Québec, plus de 25 % des individus LGBTQ+ ou présumés LGBTQ+ auraient subi de la pression afin d’être hétérosexuels et/ou cisgenres (3). Toutefois, c’est moins de 5 % qui y seront exposés et notons encore une fois que les personnes racisées, trans, ou dont l’orientation sexuelle n’est pas dirigée envers un genre en particulier (bisexuelles, pansexuelles, etc.) sont plus à risque de subir des tentatives de conversions. Il va sans dire que les thérapies de conversions ont de graves conséquences sur la santé et le bien-être des victimes. On pense notamment à la honte, l’isolement, les idées suicidaires et les dysfonctions sexuelles qu’elles peuvent engendrer. Bien que des mesures législatives aient étét prises contre les thérapies de conversion par le provincial (2020) et par le fédéral (2022), notamment en les criminalisant ; celles-ci ont toujours lieu sur le territoire du Québec (3).

Le système de santé québécois a lui aussi été responsable d’une part de la discrimination envers la communauté LGBTQ+. Jusqu’à tout récemment, décembre 2022, il était interdit pour les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes de donner du sang, à moins qu’ils soient au préalable abstinents pour une période minimale de trois mois (4). Cette façon de faire, héritée de l’épidémie du VIH-SIDA et se voulant plus « sécuritaire », contribuait à nourrir la croyance que les personnes LGBTQ+ ont des pratiques sexuelles dépravées. Pourtant, en suivant ces recommandations, les couples homosexuels exclusifs et stables étaient disqualifiés des dons de sang (4). Il est important de comprendre ici que le risque de contamination au VIH (principale préoccupation d’Héma-Québec) n’est pas un fardeau qui appartient exclusivement aux personnes queers, celui-ci requiert un effort collectif. C’est pourquoi les anciennes restrictions d’Héma-Québec en la matière nourrissaient une perception dommageable envers chaque personne de la communauté (5). Depuis les modifications réglementaires de décembre 2022, la sélection des donneurs se fait sur des critères individuels basés sur des comportements prouvés à risque (6).

Le constat, à défaut d’être alarmant, demeure inquiétant, et ce, malgré les avancées en matière d’acceptation et de reconnaissance des droits de la communauté LGBTQ+. Bien que les gouvernements travaillent à l’inclusion et à la protection des personnes queers, ces dernières restent plus à risque que la population générale. Dans le prochain article, j’explorerai les actions que peuvent entreprendre les professionnel.le.s de la santé afin de pallier aux retards institutionnels et ainsi créer des environnements de soins dépourvus de discrimination.

Lexique

Tiré du Lexique sur la diversité sexuelle et la pluralité des genres de la Ligue des droits et libertés — Section Québec

LGBT[Q]+ : Acronyme LGBT[Q]+ (lesbienne, gai, bisexuel·le, trans, [queer] et plus) utilisé pour désigner l’ensemble des personnes de diverses identités et expressions de genre et/ou orientations sexuelles et romantiques qui ne se conforment pas aux normes sociales hétérocisnormatives (voir « Hétorocisnormativité »). Dans ce lexique, c’est la formulation « diversité sexuelle et pluralité des genres », formulation synonyme à l’acronyme LGBT[Q]+.

Queer : Réfère à toute personne ne correspondant peu ou pas aux spectres de l’identité et/ou de l’expression de genre, et/ou des attirances romantiques et sexuelles. Le terme peut également référer à toute personne s’y reconnaissant ou désirant s’y identifier. À sa création, le terme « queer » était une expression péjorative référant à l’étrangeté et était utilisé comme une insulte envers les personnes de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres. Il est important de considérer cet historique, bien que le terme ait été réapproprié. Certaines personnes y voient toujours une connotation négative, tandis que d’autres y voient une opportunité de reprise de pouvoir, voire un engagement politique.

Intersectionnalité : Théorisé par Kimberlé Crenshaw en 1989, ce concept tire ses origines de militantes afro-américaines qui se situaient — et se situent toujours — à l’intersection des mouvements antiracistes et féministes. Cela réfère ainsi à la construction d’identité, sur la base du concept «d’intersections» entre différents éléments qui structurent la vie d’une personne et façonnent sa position sociale. Il ne s’agit donc pas « d’accumuler » des caractéristiques pouvant être sujettes à des systèmes d’oppression, mais bien de mettre en valeur l’unicité des dynamiques d’oppression de chacun·e. Il s’agit également d’une manière d’analyser les façons dont les différents systèmes d’oppression se manifestent, se perpétuent et interagissent entre eux. L’approche intersectionnelle est notamment utilisée dans les luttes contre les multiples systèmes d’oppression et la reconnaissance des personnes concernées par ces derniers. Une représentation apparente de l’intersectionnalité se situe dans le concept du misogynoir. Créé par Moya Bailey — féministe noire queer — ce concept réfère aux formes particulières de discrimination et d’oppression auxquelles font face les femmes noires, étant à l’intersection de la misogynie et du racisme anti-noir·e·s.

Identité de genre : Sentiment d’être un genre. Non seulement cette expérience est personnelle et propre à chacun·e, mais elle est également indépendante au sexe assigné à la naissance.

Sexe : Sexe inscrit sur le certificat de naissance, en général selon l’apparence des organes sexuels externes ou internes. Le sexe assigné à la naissance est généralement celui d’homme/mâle ou de femme/femelle, mais il peut également être celui d’intersexe. On réfère au sexe assigné à la naissance dans l’utilisation de termes tels que AFAB ou AMAB, respectivement « assigned female at birth » (assigné·e femme à la naissance) et « assigned male at birth » (assigné·e homme à la naissance).

Hétéronormativité : Système, cadre ou préjugé culturel et/ou sociétal, souvent implicite et inconscient, selon lequel l’hétérosexualité est la norme, le standard de l’attirance romantique et sexuelle. Ce cadre normatif soutient que toute personne est (ou devrait être) hétérosexuelle et que l’hétérosexualité est inhéremment supérieure à tout autre mode de relation. Les orientations non-hétérosexuelles sont considérées comme anecdotiques, anormales, voire condamnables.

Cisnormativité : Système, cadre ou préjugé culturel et/ou sociétal, souvent implicite et inconscient, selon lequel toute personne est (ou devrait être) cis et que le cisgenrisme est inhéremment supérieur à toute autre identité ou expression de genre. Ces dernières sont souvent considérées comme invalides, voire imaginaires, au sein du système cisnormatif. La cisnormativité peut se manifester sur les plans politique, économique, social et médical, où les personnes trans et non binaires sont sous-représentées.

Cisgenre : Personne dont l’identité de genre correspond au genre traditionnellement attendu chez les individus ayant été assignés à un certain sexe à la naissance. Par exemple, une personne qui s’identifie à l’identité de genre féminine et qui a été assignée le sexe féminin à la naissance.

Homophobie: Attitudes négatives envers l’homosexualité pouvant mener à la discrimination, directe ou indirecte, envers les personnes dites homosexuelles et/ou perçues comme telles. L’homophobie étant un terme générique, il peut englober d’autres variantes telles que la biphobie et la lesbophobie. Tant des personnes hétérosexuelles et cisgenres que des personnes de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres peuvent manifester de l’homophobie.

Biphobie : Attitudes négatives envers la bisexualité pouvant mener à la discrimination, directe ou indirecte, envers les personnes bisexuelles et/ou perçues comme telles. La biphobie est souvent causée par un manque de compréhension de ce qu’est la bisexualité et peut provenir tant de personnes hétérosexuelles et cisgenres, que de personnes de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres.

Lesbophobie : Attitudes négatives pouvant mener à la discrimination, directe ou indirecte, envers les femmes lesbiennes, bisexuelles et/ou perçues comme telles. La lesbophobie peut se manifester par l’invalidation des couples de lesbiennes ou du lesbianisme comme n’étant ni réel, ni valide, mais aussi par une hypersexualisation du lesbianisme. Tant des personnes hétérosexuelles et cisgenres que des personnes de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres peuvent manifester de la lesbophobie.

Expression de genre : Manière d’extérioriser ou de démontrer une identité de genre, de manière consciente ou inconsciente. Cette expression peut s’opérer à travers plusieurs médiums tels que les vêtements, le maquillage, les comportements, la gestuelle, etc. L’expression de genre peut différer de l’identité de genre, deux concepts indépendants l’un de l’autre.

Transphobie : Attitudes négatives pouvant mener au rejet et à la discrimination, directe ou indirecte, envers des personnes trans et non binaires. Tant des personnes hétérosexuelles et cisgenres que des personnes de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres peuvent manifester de la transphobie.

Bisexuel.le : Attirance, qu’elle soit romantique, affective et/ou sexuelle envers plus d’un genre, le genre pouvant être un critère d’attraction. La bisexualité ne se limite pas nécessairement aux genres traditionnels féminin et masculin et peut donc inclure les personnes s’identifiant comme non-binaire.

Pansexuel.le : Personne qui ressent de l’attirance affective, romantique et/ou sexuelle pour des individus indépendamment de leur genre.

RÉFÉRENCES

1. GOUVERNEMENT DU QUÉBEC [INTERNET]. [CITÉ 24 MARS 2024]. RÉALITÉS ASSOCIÉES À LA DIVERSITÉ SEXUELLE ET LA PLURALITÉ DES GENRES. DISPONIBLE SUR : HTTPS://WWW.QUEBEC.CA/FAMILLE-ET-SOUTIEN-AUX-PERSONNES/DIVERSITE-SEXUELLE-ET- PLURALITE-DES-GENRES/REALITES-ASSOCIEES-DIVERSITE-SEXUELLE-ET-PLURALITE-GENRES

2. INSTITUT NATIONAL DE SANTÉ PUBLIQUE DU QUÉBEC [INTERNET]. 2019 [CITÉ 24 MARS 2024]. L’INTIMIDATION VÉCUE PAR LES PERSONNES DE LA DIVERSITÉ SEXUELLE OU DE GENRE | INSPQ. DISPONIBLE SUR : HTTPS://WWW.INSPQ.QC.CA/INTIMIDATION/PERSONNES-DE-LA- DIVERSITE-SEXUELLE-OU-DE-GENRE

3. THÉRAPIES CONVERSION | GOUVERNEMENT DU QUÉBEC [INTERNET]. [CITÉ 24 MARS 2024]. DISPONIBLE SUR : HTTPS://WWW.QUEBEC.CA/FAMILLE-ET-SOUTIEN-AUX- PERSONNES/VIOLENCES/HOMOPHOBIE-TRANSPHOBIE/THERAPIES-CONVERSION#

4. LARIN V. DONS DE SANG : FIN DE LA DISCRIMINATION À L’ÉGARD DES HOMMES HOMOSEXUELS. LA PRESSE [INTERNET]. 4 DÉC 2022 [CITÉ 24 MARS 2024] ; DISPONIBLE SUR : HTTPS://WWW.LAPRESSE .CA/ACTUALITES/SANTE/2022-12-04/DONS-DE-SANG/FIN-DE-LA-DISCRIMINATION-A-L-EGARD-DES- HOMMES-HOMOSEXUELS.PHP

5. PROULX B. LE DEVOIR. 2021 [CITÉ 24 MARS 2024]. UN PROJET PILOTE D’HÉMA- QUÉBEC POUR ÉLARGIR LES DONS JUGÉ TROP TIMIDE. DISPONIBLE SUR : HTTPS://WWW.LEDEVOIR.COM/ SOCIETE/SANTE/616497/UN-PROJET-PILOTE-D-HEMA-QUEBEC-JUGE-TROP-TIMIDE

6. HEMA-QUEBEC [INTERNET]. [CITÉ 24MARS 2024]. FOIRE AUX QUESTIONS. DISPONIBLE SUR : HTTPS://WWW.HEMA-QUEBEC.QC.CA/DIVERSITE-ET-INCLUSION/DON-DE-SANG-ET-DIVERSITE- SEXUELLE/FAQ.FR.HTML ; JSESSIONID=A435936881714C37DA0C8F70284E9772

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