CHRONIQUES D’UN PHARMACIEN (S1É2): Être professeur-chercheur, par des chemins étroits

Par Marc El Murr

Cet article a été publié dans l’édition d’hiver 2024

Bonjour et bienvenue dans le second épisode de Chroniques d’un pharmacien ! Dans cet épisode, je me joins à un collègue, Eli Blais, pour découvrir l’univers du professeur chercheur avec Dr. Olivier Barbier. En tant que futur pharmacien diplômé, quels sont au juste les avantages de s’engager dans la recherche pharmaceutique ? Quels sont les défis auxquels sont confrontés les chercheurs au quotidien ? Comment les chercheurs contribuent-ils au développement de la société ? Bien qu’il soit sinueux, le métier de chercheur regorge de possibilités et de surprises… On en discute !

Eli: Bonjour et bienvenue au 3e podcast de «L’étudiant en pharmacie»! Aujourd’hui, on découvre le métier de professeur-chercheur en pharmacie avec Olivier Barbier. Pour commencer, pourriez-vous vous présenter ?

Olivier : Bonjour Éli ! Comme tu l’indiques, je suis chercheur à la Faculté de pharmacie, et ce, depuis 20ans (depuis 2004). J’enseigne au doctorat de 1er cycle en pharmacie. J’enseigne les sciences fondamentales en biologie et en biochimie (aux étudiants en première année), le système cardiovasculaire (à la session d’automne de la deuxième année) ainsi que le cours portant sur le devenir du médicament dans l’organisme. De plus, j’évalue les rendre- comptes des étudiants novices. Je croise donc souvent les étudiants dans leur parcours ! Qui plus est, je donne aussi des cours pour les cycles supérieurs, soit aux étudiants en maîtrise et au doctorat. Je dirige également le microprogramme en développement de produits pharmaceutiques au sein duquel je donne des cours sur des concepts précliniques du développement des médicaments. Présentement, j’occupe les fonctions de vice-doyen à la recherche et aux études supérieures de la faculté : je participe ainsi activement à la gestion de la faculté. Je dirige également un laboratoire au centre de recherche du CHU de Québec (sur le Boulevard Laurier). Dans mon laboratoire, on s’intéresse à la physiopathologie des acides biliaires. Ces molécules jouent un rôle important dans le métabolisme du cholestérol, dans la digestion et l’absorption des lipides. Ce sont également des molécules qui jouent un rôle hormonal crucial, notamment dans le contrôle du métabolisme hépatique (i.e. glycémie et autres processus physiologiques). Notre champ d’intérêt, c’est l’identification de nouvelles thérapies pour des maladies rares comme la cholangiopathie dont les traitements actuels sont rares (la transplantation de foie est la seule thérapie connue à l’heure actuelle.). Il s’agit d’une maladie auto- immune dans laquelle l’arborescence (structure) biliaire se détruit. La capacité du foie à se détoxifier vers la bile est donc réduite, ce qui crée un paquet de toxines dans le foie ! Cela s’accompagne de fibrose, et conséquemment, de perte de fonction hépatique. En outre, je dirige également une plateforme de métabolomique (les techniques utilisées sont la spectrophotométrie de masse pour doser les molécules et la chromatographie liquide.) avec laquelle on rend service à d’autres compagnies et à d’autres laboratoires.

E : Qu’est-ce qui vous a poussé à faire de la recherche ?

O : Quand j’avais 11 ans, je me rappelle qu’on avait fait une expérience sur les réjections d’une chouette. J’ai adoré ! Je me suis dit que j’allais peut-être tenter d’être biologiste. Sauf que mes parents ne m’encourageaient pas trop à poursuivre mes études à l’université. Ils voulaient que je m’oriente vers des études techniques. Je me suis donc tourné vers des études d’analyses biologiques. Je faisais donc des analyses de sang et d’urine à l’hôpital. Ça ne me tentait pas de passer ma vie là-dessus. C’est quand j’ai entamé une de mes thèses au Canada que j’ai compris que le métier de chercheur m’était destiné. J’étais passionné par ce que je faisais. Mon mentor Dr. Bélanger m’a aussi beaucoup encouragé à l’époque.

E : Quel parcours académique avez-vous suivi pour faire autant de choses en pharmacie?

O : Déjà, je ne suis pas pharmacien ! Le parcours que j’ai suivi est en fait un parcours classique de sciences : j’ai fait un premier cycle en physiologie et en endocrinologie. Par la suite, j’ai fait des études en océanographie et je suis revenu dans le domaine paramédical. J’ai fait un stage de post-doctorat en France pour ensuite appliquer à un poste de professeur-chercheur à la faculté de pharmacie de l’Université Laval. Aujourd’hui, il y a différentes voies que l’on peut emprunter pour devenir chercheur. Je connais certains pharmaciens communautaires et hospitaliers qui ont choisi la voie de la recherche.

E : Tous les chemins mènent à Rome !

O : Tu le dis ! De plus, pour l’instant, on a vraiment besoin de pharmaciens dans le corps professoral !

E : Quelles sont vos responsabilités en tant qu’enseignant et en tant que chercheur ?

O : Ces responsabilités sont régies par des règles imposées par des conventions collectives et syndicales. Au début de la carrière, on consacre davantage d’heures à la recherche qu’à l’enseignement parce que les professeurs peuvent obtenir des subventions salariales de l’université. Le professeur doit consacrer un certain temps à la recherche (il ne doit pas faire moins de 75% de son temps en recherche)*. Les bourses données à la Faculté sont octroyées aux chargés d’enseignement qui se chargent de donner les cours que le professeur-chercheur devrait donner. Lorsqu’on est rendu à un certain stade dans notre carrière, on a une certaine liberté : on peut choisir le nombre d’heures allouées à la recherche comparativement au nombre d’heures accordées à l’enseignement. On peut aussi encadrer les étudiants à la maîtrise ou au doctorat.

*Ces règles sont imposées par le gouvernement québécois.

Marc : Très intéressante comme conversation ! Pour commencer, ça me fait plaisir de m’associer avec Éli pour réaliser ce podcast … Bon, on sait que le travail de recherche permet d’avancer la science et notre compréhension de l’être humain. Il s’agit quand même d’un travail qui requiert une certaine détermination : on ne parvient pas aisément à confirmer/infirmer une hypothèse. On s’expose donc plus à l’échec qu’à la réussite… Est-ce votre cas ?

O : C’est le cas de tous les chercheurs ! Quand j’ai commencé ma carrière de chercheur, on m’avait dit que la recherche, c’est le plus beau métier du monde, car c’est le seul métier où l’on vous paie pour avoir des idées et pour démontrer qu’elles sont fausses ! Dans tous les autres métiers, il y a une personne pour trouver l’idée et une autre pour la valider… C’est donc le seul métier dans lequel on est à l’origine de l’idée (l’hypothèse) et de sa validation (l’expérimentation). Effectivement, c’est aussi un métier décourageant. Moi, ce que je dis à mes étudiants, il ne faut pas être déçu quand ça ne marche pas, mais il faut être content quand ça marche ! C’est un travail qui peut être assez routinier, dans le sens où on fait souvent le même type d’expérience, mais dans lequel on n’obtient pas des résultats similaires à chaque expérience. Notre but est donc de réaliser des expériences qui soient reproductibles ! Cela requiert une stimulation intellectuelle accrue parce qu’on doit essayer de comprendre ce qui fait que le résultat obtenu est différent de celui obtenu précédemment ! Ce type d’analyse va nous permettre d’identifier des conditions qui expliquent l’obtention de tel ou tel résultat…

E : Quelles sont les autres difficultés que vous rencontrez dans ce travail ?

O : Je manque de temps ! Parfois, j’aimerais avoir davantage de temps pour réfléchir ou pour découvrir d’autres domaines par la lecture. Diversifier ses activités est indispensable pour un scientifique. À tout le moins, ce que j’apprécie le plus dans mon travail, c’est que je contribue au développement de la société de diverses façons. De par l’enseignement, je contribue au développement de futurs professionnels de la santé. De par la supervision d’étudiants gradués qui entament un programme en recherche, je forme des professeurs potentiels à l’académie et les futurs chercheurs en industrie pharmaceutique !

M : Tout au long de votre carrière, quelle sont les personnes qui vont ont influencé positivement ?


O : Il y en a plein ! Il y a mes mentors professionnels, notamment le Dr. Bélanger qui était mon directeur de thèse. Il y a une pléthore de personnes inspirantes à la faculté. Étrangement, la personne qui m’a aidé le plus dans ma carrière, c’est celle qui disait que mon travail ne valait rien ! En effet, au tout début de ma carrière j’ai eu la chance d’obtenir une panoplie de financements. Ils m’ont permis d’effectuer des recherches et de publier de nombreux articles. Ces articles ont été finalement publiés dans un journal. Le spécialiste mondial des acides biliaires, ayant lu un des mes articles, a précisé dans un éditorial que mon travail ne valait rien puisque les molécules sur lesquelles on travaillait n’existent pas. Qui plus est, presque tout le monde avait lu cet article… Pour moi, étant un tout jeune chercheur à l’époque, ma carrière était finie ! Cela m’a donc poussé à démontrer qu’il avait tort. Conséquemment, j’ai eu l’occasion de développer d’autres méthodes scientifiques pour prouver que les molécules qu’on manipulait en laboratoire existaient bel et bien. C’est d’ailleurs grâce à cela que j’ai pu mettre en place la plateforme métabolomique.

E : Comment votre travail de recherche se traduit dans votre enseignement ?

O : J’ai quand même la chance d’enseigner dans des domaines proches de mes sujets de recherche. Dans mon cours sur le système cardiovasculaire, je parle de molécules comme les résines séquestrantes d’acides biliaires utilisées pour traiter la cholangiopathie. Il m’arrive de parler également d’autres molécules utilisées pour traiter la maladie du foie gras et la stéatose hépatique.

M : En tant que chef de votre équipe de laboratoire et vice-doyen à la recherche par intérim, quelles sont les principales qualités qu’un leader se doit d’avoir pour mener à bien la gestion de son équipe et pour réaliser ses objectifs ?


O : Une des qualités d’un bon leader, c’est savoir écouter. Il faut éviter d’avoir l’attitude d’un despote et s’engager dans une relation de respect mutuel avec les membres de son équipe ; c’est-à-dire qu’il faut être dans une approche collaborative avec ceux-ci. Le but, c’est de s’assurer que les étudiants et que les chercheurs avec moins d’expérience soient bien guidés pour réaliser les projets. Étant donné qu’on est limité sur le plan financier, il faut bien choisir quelle expérience il faudrait faire. Il faudrait donc non seulement mettre à disposition de ses étudiants les connaissances théoriques, mais également partager avec ceux-ci les connaissances pratiques, à savoir comment choisir les financements adéquats pour le projet de recherche en question.

E : Quels conseils donneriez-vous justement aux jeunes chercheurs qui viennent de graduer ?


O : Foncez ! C’est sûr que c’est un métier difficile, mais si j’ai réussi à m’en sortir, n’importe qui est capable de le faire. Mon mentor Dr. Bélanger me disait : « quand ça marche, continue de travailler fort ; quand ça ne marche pas, travaille fort pour que ça marche ! ». Il faut aussi aimer la recherche pour réussir dans ce domaine et savoir apprendre de ses échecs. Tu sais, pendant la période 2020-2022, toutes les demandes de fonds qu’on avait déposées ont été approuvées. En revanche, de l’année 2022 à 2023, on n’a pas reçu de réponses. J’ignore ce qui se passe, mais je sais que ça va changer. Pour l’instant, on ne perd pas espoir et on continue d’appliquer à d’autres demandes de fonds.

M : C’est un milieu compétitif …

O : Oui. D’un autre côté, si ça ne fonctionne pas du côté de la recherche, un des avantages qu’on possède en tant que professeur, c’est qu’on peut se doter de charges administratives ou faire plus d’enseignement à la faculté. On peut aussi s’engager dans des commissions et des comités éparses pour contribuer à la vie de l’université. On peut donc basculer entre l’enseignement et la recherche. Résultat : on ne s’ennuie jamais !

E : Très flexible comme métier !

O : Effectivement. Tu peux réorienter ta carrière en fonction de ton temps et de nombreux paramètres (comme les conditions familiales).

M : En tant que chercheur, vous devriez sûrement être excessivement curieux. Pensez- vous qu’aujourd’hui la curiosité pour le savoir est en déclin dans la société ? Si oui, si vous étiez ministre de l’Éducation, comment comptez-vous y remédier ?


O : Non, je ne pense pas qu’il y a moins de curiosité pour le savoir. Au contraire, il y a une plus grande curiosité pour plus de savoir ! De nos jours, l’accès au savoir est tellement facile que les gens ont accès aux connaissances dans tous les domaines. En effet, le savoir peut être des connaissances scientifiques, mais ça peut être aussi des connaissances en musique ou en histoire… Si j’étais ministre de l’Éducation, je pense que j’exposerais davantage les jeunes à la science, et ce, au travers des livres et des reportages.

M : La recherche est un monde très polarisé. On l’a surtout vu pendant la COVID. Il y avait des gens pour et contre les vaccins. En effet, on remarque beaucoup de défenseurs et de détracteurs de la recherche. Que diriez-vous aux gens qui ne font pas confiance à la recherche ?

O : Ce type de gens sont comme ceux qui croient encore que la Terre est plate. Toutefois, il suffit de regarder en direct le décollage du dernier Starship pour voir qu’à 50 km d’altitude, la Terre est ronde ! À mon avis, j’estime qu’il ne faut pas essayer de convaincre ces personnes, il faut plutôt les laisser se rendre compte de leurs erreurs et de leur ignorance. Tu sais, il y a des gens qui veulent utiliser des prétextes bénins pour se positionner contre la science et remettre en question certaines façons de faire. Cela étant dit, je me méfie du consensus. On sait que tout peut être remis en cause. Si on accepte le consensus, on accepte que les choses soient immuables et qu’elles soient ainsi, ce qui bloque la curiosité. Il doit toujours y avoir un espace de débats, d’échanges et de questionnements. En recherche, on a aussi tendance à s’auto-censurer. Je me suis rendu compte que c’est également le cas dans tous les métiers.

M : Que diriez-vous de cette citation d’Hubert Reeves : « Pour tirer le meilleur parti des connaissances acquises, pour en extraire toute la richesse, il importe de ne pas s’y habituer trop vite, de se laisser le temps de la surprise et de l’étonnement. » ?


O : Tout à fait d’accord ! Je suis étonné du progrès que l’Humanité a fait pendant la pandémie de COVID-19 dans le domaine de la recherche, à savoir le développement de vaccins à ARN. C’est aussi la première fois que l’Humanité a contrôlé un virus ! Il y a 70 ans, les vaccins existaient à peine et les connaissances sur les modes de transmission du virus étaient totalement superflues. Certaines personnes voient la pandémie comme un drame absolu. Si on se projette dans le futur, on saura qu’on a été capable de survivre à un virus et à une pandémie mondiale qui aurait éventuellement décimé 25% à 30% de la population mondiale. Il faut avoir un regard positif et général pour justement être capable de dire : « Wow ! On est passé à travers cela ».

M : La méthode scientifique a aussi évolué au fil du temps …

O : Oui ! La pandémie a révolutionné la méthode scientifique, notamment dans tout le processus d’évaluation des médicaments. Aujourd’hui, Bio-N-Tech va bientôt commercialiser un médicament anti-cancéreux à base d’ARN messager. Ces changements technologiques obligent la société à s’adapter !

E et M : C’était très intéressant. Merci beaucoup de votre temps !

O : Cela me fait plaisir, merci à vous deux !

Pour suivre le professeur Barbier sur Instagram: olivier_barbier_ulaval

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