Ces miracles pas si miraculeux

Par Samuel Boutin

Cet article a été publié dans l’édition d’hiver 2024

La quête de la santé ultime, cet état où sont résolus tous ces maux qui polluent le quotidien, est pour plusieurs un objectif qui semble inatteignable. En ce sens, depuis des millénaires l’humain concocte des remèdes en s’accrochant à l’idée qu’il y parviendra un jour. Or, nul ne semble avoir trouvé la recette qui permet l’atteinte de cet état convoité, et ce, même si de fameux produits « miracles » cohabitent dans les rayons ou fourmillent dans les catalogues numériques. Non sans risques, ces produits réussissent à cultiver l’intérêt du public qui déboursera des sommes allant de quelques dizaines à quelques centaines de dollars. Avec l’accès aux réseaux sociaux qui se démocratise et l’aisance avec laquelle les algorithmes ciblent les potentiels acheteurs, tous sont mis à risque d’investir de considérables sommes sans pour autant garantir le résultat. Ainsi, face à ce fléau, quel rôle a le pharmacien à l’égard de la protection du public et quels sont les recours dont il dispose à l’égard de ces entreprises?

Une pratique vieille comme la lune… ou presque!

Bien qu’elle ait explosé avec l’arrivée des réseaux, la commercialisation des produits « miracles » a commencé il y a deçà plusieurs décennies. Ces produits ont accompagné l’humain dans les plus grandes épreuves de son existence, qu’elles soient rudes ou pas. En guise d’introduction historique, et pour marquer les quatre ans depuis l’entrée de la province dans l’une des plus grandes pandémies à ce jour, nous plongerons dans le printemps québécois de l’an 1920. Cette saison marqua un moment historique dans la province. En effet, la fameuse épidémie de grippe espagnole tirait à sa fin et la province retrouvait petit à petit sa vitalité d’autrefois. Les années précédentes furent particulièrement éprouvantes pour un peuple endeuillé qui souhaitait à tout prix ne pas retomber dans les griffes de l’infâme virus. Y voyant une opportunité en or, les grands manufacturiers de l’époque font coïncider la fin de l’épidémie avec l’entrée sur les marchés de ces « potions » aux vertus multiples. Tapissant les journaux, les publicités se font convaincantes et l’industrie prospérait. Du vin St-Michel, qui entretenait le teint rose si caractéristique des nouveau-nés, au Phosphonol, qui stimulait la matière grise, en passant par l’eau purgative Riga, qui traitait la constipation, ou encore le sirop Mathieu à base de goudron, qui soulageait les poumons déchaînés; ces remèdes gagnaient des adeptes. En soi, l’existence de tels produits expose qu’au-delà de toutes ces allégations parfois dangereuses, au travers des siècles, il y aura toujours une industrie en quête de profits [1].

Une industrie « moderne » à la croisée des chemins

Les années passent, mais les stratagèmes sont intemporels. Pour se démarquer, les compagnies redoublent d’efforts pour proposer de nouveaux concepts. Certaines d’entre elles rencontrent un réel succès, d’autres sèment la controverse. Alors que les cures « détox » refont leur apparition année après année, dernièrement, c’est la compagnie derrière les fameux « Super Patchs » qui a fait les manchettes dans la province [2-3]. Elle a notamment attiré les foudres de plusieurs instances gouvernementales, dont l’Ordre des pharmaciens du Québec (OPQ) qui a indiqué être préoccupé par l’arrivée de ces timbres sur le marché québécois. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le concept, l’entreprise propose une sélection de timbres ayant des vertus aussi singulières les unes que les autres. Que ce soit pour la rémission par suite d’une blessure, pour la concentration, pour les troubles du sommeil, pour le stress ou autre, la gamme est présentée comme une alternative non médicamenteuse aux troubles du quotidien. En appliquant ces timbres « 100% naturels », il est supposé que l’usage des médicaments devienne facultatif, d’où la préoccupation de plusieurs experts, et ce, sans compter que la compagnie ne divulgue pas d’information sur le contenu de ses produits [3].

Outre cela, l’entreprise est bâtie sur un modèle de vente en réseau frauduleux de type « multi-level marketing » (MLM) où des ambassadeurs pour la plupart non qualifiés sont recrutés pour faire la promotion de la gamme. Ceci pose un grand problème quant aux conseils offerts aux patients puisque les redevances perçues par le représentant prévalent sur la valeur scientifique de leurs conseils [2-3]. Leur arrivée sur le marché est accompagnée de témoignages aux allures ésotériques qui vantent cette technologie novatrice « super scientifique [,] supportée par la recherche [et] prouvée par la science [4] ». En support aux allégations, la compagnie propose une sélection de seize articles prétendument scientifiques. Or, une consultation non exhaustive de ceux-ci permet de comprendre qu’ils ne portent pas sur le produit en soi, et ce, d’autant plus qu’ils n’ont pas été approuvés par la Food and Drug Administration (FDA). Ceci jette l’ombre sur la véracité des conclusions tirées [3-4]. C’est dans ce contexte que ces timbres sont vendus au pays, sans pour autant être approuvés par Santé Canada. L’instance fédérale indique d’ailleurs qu’une telle fourniture exempte d’un quelconque médicament devrait être soumise aux règles en lien avec les instruments médicaux de classe I, au même titre que les brosses à dents manuelles. Ainsi, les dépositaires doivent posséder une licence d’établissement pour l’importation et la vente, ce qui ne semble pas être le cas de ladite compagnie [3-5]. Il s’agit d’un des multiples exemples de produits miracles dont sont saturés les réseaux, mais le canevas s’apparente à celui de plusieurs autres compagnies, notamment celles fondées sur le modèle pyramidal [3].

Protéger sa patientèle des méandres du web

Le modèle actuel de la pratique du pharmacien lui permet d’être très impliqué auprès de sa patientèle, ce qui est en soi un avantage précieux. Toutefois, nul besoin de spécifier que ceci vient avec d’importantes responsabilités, notamment en ce qui a trait à la sécurité des patients. Maints sont les patients qui se présentent au comptoir des ordonnances ou qui contactent leur pharmacie pour s’informer au sujet d’un produit quelconque vu sur Internet. Ceci offre la possibilité au pharmacien de prendre connaissance du produit et de mieux conseiller son patient. Or, ce ne sont pas tous les patients qui ont le réflexe de demander conseil, d’autant plus qu’il est facile de se procurer toutes sortes de produits sur Internet. Ce faisant, le pharmacien doit perpétuellement maintenir sa vigie, car en posant judicieusement ses questions, il pourrait potentiellement sauver la vie d’autrui ou, dans une moindre mesure, les économies de certains. De plus, il a un rôle important dans l’éducation de sa patientèle sur l’enjeu des fraudes en santé, soit toute « annonce, promotion ou vente trompeuse de produits non prouvés revendiquant une efficacité dans la prévention ou le traitement d’une condition ou d’une maladie [6] ». Sa vigilance doit s’accroître lorsque des enjeux de santé font « la une » des journaux ou lorsque des tendances se profilent sur les réseaux sociaux. Santé Canada met en garde contre trois de ces fraudes les plus fréquentes, en l’occurrence les cures miracles (souvent appuyées de témoignages et parfois endossées par des célébrités), les produits amincissants ainsi que les fausses pharmacies virtuelles [7]. D’ailleurs, celles-ci ne représenteraient pas moins de 96% des pharmacies virtuelles mondialement et 74% en Amérique du Nord [8].

Au Canada, toute allégation contenue dans une publicité pour un produit non prescrit doit être appuyée par des faits scientifiques et, quant aux produits naturels, les manufacturiers sont tenus de publiciser seulement les allégations promues par Santé Canada. De plus, au fédéral, en vertu de la Loi sur la concurrence, les publicités ne peuvent pas inciter le consommateur à consommer ou à se procurer un produit ou un service outre que celui promis. Au provincial, la Loi sur la protection du consommateur stipule qu’« aucun commerçant, fabricant ou publicitaire ne peut, par quelque moyen que ce soit, faire une fausse affirmation, omettre des informations ou avoir un comportement trompeur envers un consommateur » ou il s’expose à des peines sévères allant jusqu’à 200 000$, voire l’emprisonnement [9].

Or, ceci est dans un cadre purement théorique puisqu’en ligne, il est possible de constater l’enchevêtrement des politiques internationales en la matière. Ainsi, il est impossible d’être complètement à l’abri de la fraude [10]. À ceci s’ajoutent les réseaux sociaux et leurs règles communautaires, c’est-à-dire les mesures mises en place pour assurer la sécurité et l’intégrité du contenu publié, qui viennent complexifier la réglementation. Bien que certains réseaux comme Tiktok aient pris acte contre les MLM, et ce, en les interdisant formellement sur leur plateforme, il est facile de contourner les restrictions en truquant les mots-clés, notamment [11]. Ainsi, force est d’admettre que ces applications peinent à retirer ce contenu, ce qui force ses utilisateurs à coexister avec les supercheries de « pseudo-experts ». L’algorithme facilite l’aisance à laquelle ces ambassadeurs rejoignent leur public pour étaler leur gamme et prodiguer ce qui s’apparente à un conseil médical, nutritionnel ou pharmaceutique. Toutefois, bien souvent, ledit conseil est précédé de la fameuse phrase : « Je ne suis pas médecin, mais […] ». En procédant de cette façon, le représentant se dégage de toute responsabilité et fait sa réputation [2]. De tels propos devraient mettre la puce à l’oreille de l’auditoire. Pourtant, ce n’est pas toujours le cas. Ceci renforce l’importance de s’intéresser aux pratiques douteuses et de dénoncer ouvertement les propos pouvant porter atteinte à la santé publique. Bien qu’aucune mesure disciplinaire ne puisse être intentée à l’encontre de ces vendeurs, il est toutefois possible de porter plainte à Santé Canada, notamment. Pour éviter les ambiguïtés, le Bureau de la concurrence indique qu’ils sont en quelque sorte des « influenceurs » puisqu’ils se voient recevoir une commission sur les ventes, ce faisant tous devraient être dans l’obligation de mentionner leurs liens avec leurs divers partenaires. Ainsi, en un clin d’œil, le consommateur doit être en mesure de brosser un portrait des affiliations et s’attendre à un contenu honnête et non partisan qui lui permettra de porter un jugement libre et éclairé [9].

Ultimement, dans sa mission de transmission du savoir et tout au long de sa formation, l’étudiant en pharmacie aiguise son jugement critique. Ce faisant, il développe des techniques individuelles et des repères pour juger de la véracité du contenu auquel il est exposé. Sans vouloir les aborder en long et en large, tous sont de précieux outils qui méritent d’être transmis à la patientèle qui n’est parfois pas au courant de l’omniprésence de telles fraudes.

RÉFÉRENCES

[2] AFP. PRODUITS « DÉTOX » : DES MÈRES DE FAMILLE POUSSENT AUX REMÈDES BIDON SUR TIKTOK. LES AFFAIRES [EN LIGNE]. 30 OCT 2023; [CONSULTÉ LE 18 MAR 2024]; TECHNO : [ENVIRON 3 P.]. DISPONIBLE : HTTPS://WWW.LESAFFAIRES.COM/TECHNO/INTERNET/PRODUITS-DETOX-DES-MERES-DE-FAMILLE- POUSSENT-AUX-REMEDES-BIDON-SUR-TIKTOK/644322

[3] ARCHAMBAULT H. « C’EST EXTRÊMEMENT PRÉOCCUPANT » : DES EXPERTS S’INQUIÈTENT DES POPULAIRES « SUPER PATCH » QUI SOI-DISANT GUÉRISSENT TOUT. JOURNAL DE MONTRÉAL [EN LIGNE]. 13 MAR 2024; [CONSULTÉ LE 16 MAR 2024]; SANTÉ : [ENVIRON 10 ÉCRANS]. DISPONIBLE : HTTPS://WWW.JOURNALDEMONTREAL.COM/2024/03/13/DES-SUPER-PATCH-POPULAIRES-QUI- GUERISSENT-TOUT-CEST-EXTREMEMENT-PREOCCUPANT-REAGISSENT-DES-EXPERTS

[10] FAMILIPRIX [EN LIGNE]. QUÉBEC (QC) : FAMILIPRIX; C2024. WATCH OUT FOR SCAMS! 2015. [MODIFIÉ LE 8 MAI 2018; CONSULTÉ LE 18 MAR 2024]; [ENVIRON 2 ÉCRANS]. DISPONIBLE : HTTPS://WWW.FAMILIPRIX.COM/EN/ARTICLES/WATCH-OUT-FOR-SCAMS

[1] GAGNÉ JS. QUÉBEC IL Y A 100 ANS : POST-ÉPIDÉMIE, SALOPETTES ET « TIZOUNE ». LE SOLEIL [EN LIGNE]. 25 AVR 2020; [CONSULTÉ LE 18 MAR 2024]; ARCHIVES : [ENVIRON 18 ÉCRANS]. DISPONIBLE : HTTPS://WWW.LESOLEIL.COM/2020/04/24/QUEBEC-IL-Y-A-100-ANS-POST-EPIDEMIE-SALOPETTES-ET- TIZOUNE-971DE28B87B5834ADB2ABADE616552A4/

[8] GOUVERNEMENT DU CANADA [EN LIGNE]. OTTAWA (ON) : GOUVERNEMENT DU CANADA; C2024. BUYING AND USING DRUG AND HEALTH PRODUCTS SAFELY: CHOOSING A SAFE ONLINE PHARMACY. 2021. [MODIFIÉ LE 10 JUIN 2021; CONSULTÉ LE 16 MAR 2024]; [ENVIRON 7 ÉCRANS]. DISPONIBLE : HTTPS://WWW.CANADA.CA/EN/HEALTH-CANADA/TOPICS/BUYING-USING-DRUG-HEALTH-PRODUCTS- SAFELY/SAFE-USE-ONLINE-PHARMACIES.HTML

[5] GOUVERNEMENT DU CANADA [EN LIGNE]. OTTAWA (ON) : GOUVERNEMENT DU CANADA; C2024. CLASSIFICATION DES PRODUITS DE SANTÉ À LA CROISÉE ENTRE LES DROGUES ET LES INSTRUMENTS MÉDICAUX. 2022. [MODIFIÉ LE 21 JUIL 2022; CONSULTÉ LE 18 MAR 2024]; [ENVIRON 6 ÉCRANS]. DISPONIBLE : HTTPS://WWW.CANADA.CA/FR/SANTE-CANADA/SERVICES/MEDICAMENTS-PRODUITS- SANTE/CLASSIFICATION-PRODUITS-SANTE-INSTRUMENTS-DROGUES.HTML

[7] GOUVERNEMENT DU CANADA [EN LIGNE]. OTTAWA (ON) : GOUVERNEMENT DU CANADA; C2024. HEALTH AND MEDICAL SCAMS. 2022. [MODIFIÉ LE 20 JAN 2022; CONSULTÉ LE 18 MAR 2024]; [ENVIRON 2 ÉCRANS]. DISPONIBLE : HTTPS://ISED-ISDE.CANADA.CA/SITE/COMPETITION-BUREAU- CANADA/EN/FRAUD-AND-SCAMS/TIPS-AND-ADVICE/HEALTH-AND-MEDICAL-SCAMS

[6] HEALTH FRAUD. AARP [EN LIGNE]. 13 MAR 2020; [CONSULTÉ LE 18 MAR 2024]; SCAMS & FRAUD : [ENVIRON 4 ÉCRANS]. DISPONIBLE : HTTPS://WWW.AARP.ORG/MONEY/SCAMS-FRAUD/INFO- 2020/HEALTH-MIRACLE-CURES.HTML

[11] NADEAU-BESSE J. « DÉTOX » DU NOUVEL AN : UN MIRACLE… DE MARKETING. LE NOUVELLISTE [EN LIGNE]. 10 JAN 2024; [CONSULTÉ LE 18 MAR 2024]; LE FIL DES COOPS : [ENVIRON 13 ÉCRANS]. DISPONIBLE : HTTPS://WWW.LENOUVELLISTE.CA/ACTUALITES/LE-FIL-DES-COOPS/2024/01/10/DETOX- DU-NOUVEL-AN-UN-MIRACLE-DE-MARKETING-JZ6RALLTXZAMNBDFY6EYBWD6YM/

[9] STE-MARIE M. INFLUENCEURS : GARE AUX PUBLICITÉS TROMPEUSES. LE DROIT [EN LIGNE]. 2 JUIN 2023; [CONSULTÉ LE 18 MAR 2024]; PROTÉGEZ-VOUS : [ENVIRON 6 ÉCRANS]. DISPONIBLE : HTTPS://WWW.LEDROIT.COM/PARTENAIRES/PROTEGEZ-VOUS/2023/06/02/INFLUENCEURS-GARE-AUX- PUBLICITES-TROMPEUSES-5YSZQA7RC5FVTLJEN22YA4DRIM/

[4] THE SUPER PATCH COMPANY [EN LIGNE]. MISSISSAUGA (ON): THE SUPER PATCH COMPANY; C2024. HOW IT WORKS. 2024. [CONSULTÉ LE 18 MAR 2024]; [ENVIRON 3 ÉCRANS]. DISPONIBLE: HTTPS://WWW.SUPERPATCH.COM/HOW-THE-TECH-WORKS

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