Par Jade Brassard
Cet article a été publié dans l’édition d’été 2023
Attention! Dans le texte qui suit, j’ai partagé des faits dont les références sont citées, mais aussi des opinions et des observations personnelles. Mes propos sont à prendre avec un grain de sel.
En juin 2021, le gouvernement du Québec annonçait qu’une loi limitant la concentration à 20 mg/mL de nicotine dans les cigarettes électroniques entrerait en vigueur. En avril 2023, il annonçait qu’il interdirait prochainement toute saveur autre que celle du tabac dans les produits pour vapoteuses. Le but étant surtout de rendre les produits moins attirants pour les jeunes. Seulement, ce ne sont pas uniquement les jeunes qui consomment ces produits, et, pour certains ex-grands fumeurs de cigarettes, il s’agissait d’un bien moindre mal de fumer la vapoteuse au melon d’eau. En leur interdisant les produits à saveur de fruit, certains fumeurs pourraient se retourner vers les produits à base de tabac. Quelle sera donc l’impact de cette loi qui n’est certainement pas acclamée par tous?
Je me suis d’abord intéressée aux résultats qu’a eu la loi qui limite la concentration à 20 mg/mL de nicotine dans les produits de vapotage. Il était connu qu’avec une concentra5on à 50 mg/mL, la quantité de nicotine qu’inhalait un vapoteur était énorme. Pour une consommation légère à modérée, une capsule de 2 mL dure environ 3 jours. En faisant rapidement le calcul, à 20 mg/mL, ça nous donne environ l’équivalent en nicotine de 2 paquets de cigarettes pour 3 jours tandis que, à 50 mg/mL, on arrive à 5 paquets pour 3 jours. Pour tous les utilisateurs qui ont troqué leur 50 pour du 20, il s’agit d’une diminution considérable de la quantité de nicotine inhalée. Aujourd’hui, dans les commerces légaux, il n’est plus possible de trouver une concentration supérieure à 20 mg/mL. Cela dit, avant de crier victoire, il faut savoir que les manufacturiers ont ajouté des substances – inconnues – pour rehausser le goût de la nicotine. Ces substances ont fort probablement une panoplie d’effets nocifs pour la santé. Est-ce une conséquence de la loi du 20 mg/mL? Oui et non. Ces produits auraient probablement vu le jour de toute façon pour, peut- être, rehausser le goût du 50 mg/mL. Le lien entre les deux évènements ne peut être établi et, conséquemment, je crois que l’effet qu’espérait observer le gouvernement est celui qui s’est produit.
Aux États-Unis, en mars 2021, le pays s’est fait surprendre par la compagnie Puff Bar qui a commencé à vendre des produits contenant de la nicotine synthétique, une substance créée entièrement en laboratoire (1). Ne provenant donc pas du tabac, la compagnie s’en est servi pour contourner les règlements sur les produits du tabac. Selon une étude menée en 2022 sur la perception qu’ont les consommateurs de la « nicotine sans-tabac », ces derniers seraient prêts à payer plus cher pour ces produits qui sont vendus par les compagnies comme étant plus purs, plus propres, meilleurs au goût et moins dangereux (2). Au niveau chimique, la nicotine synthétique est un mélange racémique, tandis que celle provenant du tabac est à 99% de conforma5on S. La conformation R possède moins d’affinité pour les récepteurs et serait donc potentiellement moins nocive que la forme S, d’où vient la mention « moins dangereux pour la santé ». Ce fait n’est toutefois pas établi et peu d’informations sont connues quant à la pharmacodynamie de la conformation R, ce qui rend difficile de se prononcer sur la différence concrète entre la nicotine issue du tabac et la synthétique (3).
En mars 2022, après de nombreux débats, les États-Unis ont mis à jour leurs lois et ont inclus la nicotine synthétique dans les produits encadrés par la loi sur le contrôle du tabac. Ce3e dernière cite que les produits contenant de la nicotine de toute sorte sont régis par la direction du Centre de contrôle des produits du tabac de la FDA. Concrètement, cela signifie que la nicotine synthétique ne peut pas être vendue à des gens âgés de moins de 21 ans, que sa publicité est règlementée et que ses produits doivent passer par la FDA avant d’être mis sur le marché. Au Canada, les lois encadraient déjà la nicotine synthétique et tout ce qui en contenait devait se soumettre aux mêmes analyses et aux mêmes règlements, notamment la limitation à 20 mg/mL. Cette polémique ne s’est ainsi pas manifestée au Québec. Néanmoins, il s’agit d’un autre exemple qui montre comment les lois peuvent être détournées et qu’il y aura toujours quelque chose pour nous surprendre au détour.
Revenons maintenant au sujet qui nous intéresse : les vapoteuses aux saveurs de fruit. C’est tentant une petite boîte colorée à la mention « pêche-mangue-goyave ». On dirait plus un smoothie qu’un inflammateur de poumons. De ce fait, une statistique de 2021 révèle que la consommation de cigarette électronique était trois fois plus populaire chez les jeunes que chez les adultes. « C’est un règlement qui est sensé [d’interdire les saveurs]; on ne retire pas complètement les produits du marché, mais on retire ceux qui étaient attrayants pour les jeunes » énonce la codirectrice et porte-parole de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac (4). Les jeunes du secondaire sont vulnérables. Ils découvrent le monde et ils ont besoin d’être épaulés. La vapoteuse leur crée une dépendance tellement facile d’accès et qui, à leurs yeux, semblent tellement inoffensive. Pour les lecteurs et les lectrices égaré.es – bonsoir grand-maman qui lit tous mes articles – la nicotine a une probabilité de dépendance très élevée, soit 3,5 fois plus élevée que le cannabis et 1,4 fois plus que l’héroïne. Les 12-17 ans sont les adultes de demain et ils ont besoin d’un environnement propice à leur développement et leur épanouissement personnel. À ce sujet, un projet pilote pour aider les adolescent.es à cesser de vapoter a été mis en place en février dernier à l’école secondaire d’Iberville à Rouyn-Noranda (5). Une travailleuse sociale accompagne un groupe de 4 à 10 élèves sur une dizaine de semaine dans des ateliers variés. L’objectif est de créer un environnement sans jugement où les jeunes échangent sur les difficultés et discutent de leurs trucs. Une avenue très intéressante, mais est-ce suffisant? C’est là qu’entre en jeu la loi sur les saveurs.
Le cardiologue Martin Juneau, quant à lui, n’est pas 100% en faveur de cette loi et mentoonne qu’il faut trouver un équilibre entre protéger les jeunes et permettre aux fumeurs qui veulent cesser de fumer d’y avoir accès. « Quand je fais passer les fumeurs à la cigarette électronique parce que les autres méthodes ont échoué, ils me disent qu’ils ne veulent plus goûter cet arôme-là. Ils veulent s’en sevrer complètement et c’est pourquoi ils préfèrent les saveurs de fruits. […] On aurait pu garder une ou deux saveurs » (4-6). Le cardiologue a également mentionné qu’il aurait plutôt opter pour une stratégie restreignant l’accès aux produits de vapotage, limitant leur visibilité et misant sur un meilleur contrôle des ingrédients (4). Le problème est que ces stratégies sont supposément déjà en place, et que la méthode tentée ici se veut être plus radicale.
Je pense qu’en interdisant les saveurs, une par5e d’adolescents ne toucheront finalement pas à la vapoteuse et une autre partie abandonnera sa consommation. Malgré cela, j’entends les impacts négatifs que cette loi pourrait avoir sur les ex-fumeurs de produits du tabac. Quelque chose que le Dr Juneau a dit m’a toutefois tiqué dans l’oreille. « Quand je fais passer les fumeurs à la cigarette électronique parce que les autres méthodes ont échoué, ils me disent qu’ils ne veulent plus goûter cet arôme-là. » Seriez-vous en train de me dire, mon cher Martin, que vos patients qui fument la vapoteuse au melon d’eau ont d’abord tenté de 5 à 7 fois les traitements de cessa5on tabagique traditionnels? Parce que si oui, pourquoi ne pas règlementer les vapoteuses à saveur fruitée comme des médicaments? Pourquoi ne pas réserver vos deux petites saveurs à des patients suivis? Bon, je vous entends. D’abord, parce qu’une telle loi serait mille fois plus compliquée à mettre en place et ensuite parce qu’il ne faudrait pas non plus que les pharmacies deviennent desVape Shops deuxième génération. Mis à part de ça, je pense que c’est une excellente idée.
Sur une note plus sérieuse, les données scientifiques démontrent actuellement que les cigarettes électroniques ont des effets dommageables sur la santé à court et à moyen terme tout en étant moins nocives que les cigarettes traditionnelles (7). Même si la meilleure option pour la santé est de ne rien fumer du tout, la vie étant une grosse balance de risques versus bénéfices, il n’y aura jamais de solution parfaite, et les deux côtés de la médaille se défendront toujours. Pour les ex- grands fumeurs, la question à savoir s’ils recommenceront à fumer la cigarette, s’ils consommeront la cigarette électronique au tabac ou s’ils arrêteront complètement est bel et bien préoccupante et ne peut malheureusement être répondue à l’heure actuelle. Cela dit, l’impact potentiellement positif qu’a eu la limitation de la concentration dans les produits de vapotage sur la quantité de nicotine inhalée par les jeunes peut laisser entendre que l’élimination des saveurs en découragera une bonne partie de se mettre à la vapoteuse. Je vous invite à réfléchir sur comment vous vous positionnez face à la nouvelle législation entourant l’industrie du tabac en tant que futur.e professionnel.le de la santé et en tant qu’individu. Vous ne trouverez probablement pas de réponse claire, mais l’important est d’en être conscient et de garder un esprit ouvert.
RÉFÉRENCES
1. EDITORIAL STAFF. WHAT IS SYNTHETIC NICOTINE. AMERICAN LUNG ASSOCIATION [EN LIGNE]. 17 JANVIER 2023 [CONSULTÉ LE 19 JUIN 2023]. DISPONIBLE : HTTPS://WWW.LUNG.ORG/BLOG/SYNTHETIC-NICOTINE
2. RATNAPRADIPA K, SAMSON K, DAI HD. RANDOMISED EXPERIMENT FOR THE EFFECT OF ‘TOBACCO- FREE NICOTINE’ MESSAGING ON CURRENT E-CIGARETTE USERS’ PERCEPTIONS, PREFERENCES AND INTENTIONS. BMJ [EN LIGNE]. 3 JANVIER 2023 [CONSULTÉ LE 19 JUIN 2023]; 0 : 1-8. DISPONIBLE: HTTPS://TOBACCOCONTROL-BMJ-COM.ACCES.BIBL.ULAVAL.CA/CONTENT/TOBACCOCONTROL/EARLY/2023/01/03/TC-2022-057507.FULL.PDF DOI: 10.1136/ TOBACCOCONTROL-2022-057507
3. JORDT S-E. SYNTHETIC NICOTINE HAS ARRIVED. BMJ [EN LIGNE]. 7 SEPTEMBRE 2021 [CONSULTÉ LE 19 JUIN 2023]; 32:E113–E117. DISPONIBLE : HTTPS://TOBACCOCONTROL-BMJ-COM.ACCES.BIBL.ULAVAL.CA/CONTENT/TOBACCOCONTROL/32/E1/E113.FULL.PDF DOI:10.1136/TOBACCOCONTROL 2021-056626
4. RADIO-CANADA. FINI LES VAPOTEUSES À LA FRAMBOISE : QUÉBEC RESSERRE LA VENTE DES PRODUITS DE VAPOTAGE. RADIO-CANADA INFO [EN LIGNE]. 19 AVRIL 2023 [CONSULTÉ LE 20 JUIN 2023]. DISPONIBLE : HTTPS://ICI.RADIO-CANADA.CA/NOUVELLE/1972700/QUEBEC-ENCADRE-VAPOTAGE-MODIFIE REGLEMENT-SAVEUR-DUBE
5. RADIO-CANADA.UN PROJET POUR AIDER LES JEUNES À ARRÊTER DE VAPOTER À L’ÉCOLE D’IBERVILLE. ICI ABITIBI-TÉMISCAMINGUE [EN LIGNE]. 15 JANVIER 2023 [CONSULTÉ LE 20 JUIN 2023].DISPONIBLE : HTTPS://ICI.RADIO-CANADA.CA/NOUVELLE/1948525/VAPOTER-CIGARETTE-ELECTRONIQUE-JEUNES-SECONDAIRE ARRETER
6. DUMAS G. L’INTERDICTION DES SAVEURS DANS LES VAPOTEUSES PEUT DÉCOURAGER L’ARRÊT TABAGIQUE, DIT UN CARDIOLOGUE. RADIO-CANADA OHDIO [EN LIGNE]. 19 AVRIL 2023 [CONSULTÉ LE 20 JUIN 2023]. DISPONIBLE : HTTPS://ICI.RADIO-CANADA.CA/OHDIO/PREMIERE/EMISSIONS/C-EST-ENCORE-MIEUX-L APRES-MIDI/SEGMENTS/ENTREVUE/440692/CIGARETTE-ELECTRONIQUE-VAPOTEUSE-TABAC-CIGARETTE
7. LALONDE J-D. LA CIGARETTE ÉLECTRONIQUE : PORTE DE SORTIE OU BOMBE À RETARDEMENT? QUÉBEC : QUÉBEC PHARMACIE. JANVIER-FÉVRIER 2021 [CONSULTÉ LE 21 JUIN 2023]; 86(1):13-17.

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