Par Samuel Boutin
Cet article a été publié dans l’édition d’automne 2023
Avec la pause des Fêtes qui approche, quoi de mieux qu’une bonne série pour se détendre! Afin de rester dans le bain, pourquoi ne pas en choisir une qui traite d’un domaine qui nous intéresse tout particulièrement? J’ai nommé: la pharmacie. Réalisée par le scénariste américain Peter Berg, Painkiller est une mini série signée Netflix de six épisodes qui retrace agilement les balbutiements de la crise des opioïdes en Amérique qui, près de 30 ans plus tard, continue de laisser dans le deuil d’innombrables proches et ami.es [1]. Malgré le contenu fictionnalisé, en suivant le récit d’enquête d’Edie Flowers, une inspectrice du bureau du procureur de Virginie, les téléspectateurs retraceront non seulement l’ascension fulgurante au pouvoir de la famille Sackler, mais auront également accès aux stratagèmes mis en place pour conquérir le cœur des âmes en douleur par l’entremise d’un opioïde puissant, l’OxyContin©[2].
À mon humble avis, la série se veut très intéressante, tout particulièrement pour les pharmacien.nes en devenir. En effet, bien que l’on puisse croire que notre réalité est diamétralement opposée à celle présentée dans la série, il est de notre devoir commun de comprendre les erreurs du passé et de veiller à ce qu’elles ne se reproduisent plus. L’impact de la mise sur le marché d’OxyContin© dans la crise des opioïdes qui sévit aux États-Unis est mis de l’avant par la série, mais qu’en est-il ici au Canada? Ce questionnement agira à titre de ligne directrice des propos qui suivront où j’ai tenté de comprendre l’impact qu’a eu ce médicament par ici.
Avant toute chose, remettons en perspective les faits quant à l’OxyContin©. Il s’agit d’un des noms commerciaux de la forme à libération prolongée de l’oxycodone arrivée sur le marché canadien en 1996 dans un contexte de grands bouleversements. En effet, le Canada venait d’élargir l’accès aux opioïdes, autrefois réservé pour la douleur liée aux cancers en phase terminale [4]. Ainsi, avec ces assouplissements, les prescriptions d’opioïdes atteignirent un seuil sans précédent, ce pour quoi Perdue Pharma, la compagnie pharmaceutique derrière le produit, a propulsé son nouveau poulain à coups de campagnes agressives. Les publicités douces, voire inoffensives, et habilement truffées de mensonges, intégrèrent progressivement les revues spécialisées en médecine et le quotidien des patients qui ont entendu parler d’un médicament révolutionnaire à action rapide. Le financement d’associations et le recrutement de spécialistes dans le traitement de la douleur auront également permis au produit d’acquérir une notoriété croissante dans la sphère publique canadienne, mais également auprès des médecins généralistes, très peu formés sur le sujet. Autrement dit, les patients sont emballés à l’idée d’atténuer leur souffrance et il incombe à leurs praticiens de les aider ou de les « abandonner », dans une certaine mesure [3] [4].
En parallèle, les cas de mésusage se multipliaient puisqu’il fut observé que les effets du médicament étaient décuplés lorsqu’il était inhalé ou injecté. Ces considérations n’avaient pas été soulevées auprès de Santé Canada, qui avait, par ailleurs, approuvé le produit sans exiger que des études sur les risques de dépendance, ni sur l’efficacité à long terme du produit soient menées. Malgré les avis de mésusage, de toxicomanie, de surdose et de décès qui s’accumulaient, le produit a conservé sa cote de popularité. Ce n’est qu’en 2012 qu’il a été retiré du marché canadien et il est aujourd’hui remplacé par le très similaire OxyNEO©, plus difficile à écraser [3]. Toutefois, au lieu de coïncider avec une chute du nombre de prescriptions, les médecins, ayant migré vers d’autres opioïdes tels que le fentanyl, continuent d’en prescrire pour des indications diverses. Bien qu’une baisse du débit de prescription fut observée dans les dernières années, l’épidémie demeure bien ancrée.
En soi, les balbutiements de la crise remontent à bien avant le retrait du marché, bien que ce dernier n’ait qu’exacerbé un problème déjà présent au pays. En effet, même en pouvant se procurer le produit légalement, certains optaient pour le marché noir, car il permettait d’acquérir une dose plus élevée et ainsi obtenir l’effet escompté. Avec le retrait, plusieurs individus ont été forcés de se tourner vers d’autres drogues de rue plus puissantes, ou encore vers des formulations contrefaites, et ce, qu’ils aient ou non des antécédents de consommation. Sous cette trame de criminalité grimpante, les surdoses continuent de s’accumuler à un rythme alarmant d’un océan à l’autre [4].
Ultimement, cette revue non exhaustive de la crise des opioïdes se veut la plus fidèle possible aux faits. La présence d’erreurs factuelles se veut complètement fortuite. Je souhaite toutefois réitérer l’impact qu’a eu la banalisation de l’usage des opioïdes par les instances gouvernementales, par les compagnies pharmaceutiques, et également par les professionnels de la santé. Les victimes, mais également les patients encore à ce jour embourbés dans une dépendance enivrante, continuent de s’accumuler et il est temps d’assister à un changement dans les pratiques. À eux seuls, les pharmaciens ne pourront certainement pas éradiquer cette crise, mais ils pourront peut-être éviter les méandres de la dépendance à un nombre croissant d’individus. Il est également important de mentionner que la forme actuelle de la crise des opioïdes n’est pas uniquement due à la thèse de la surprescription du début des années 2000, mais également à l’entrée sur le marché noir du fentanyl illicite. Je n’ai pas évoqué ce pan, mais son importance dans la crise actuelle est non négligeable, ce pour quoi je me devais de le mentionner. En conclusion, au Canada, ce sont une dizaine d’individus qui décèdent d’une surdose aux opioïdes quotidiennement et, dans 91% des cas, il s’agit d’un malheureux accident [4]. En ce sens, toutes les mesures ayant le potentiel d’éviter, ne serait-ce qu’un décès, devraient être mises en place.
RÉFÉRENCES
[1] PAINKILLER (SÉRIE TÉLÉVISÉE) [MODIFIÉE LE 4 OCTOBRE 2023; CONSULTÉ LE 15 NOVEMBRE 2023]. DANS : WIKIPÉDIA
[EN LIGNE]. ST. PETERSBURG (FO) : WIKIPÉDIA FONDATION, INC. DISPONIBLE : PAINKILLER (SÉRIE TÉLÉVISÉE) — WIKIPÉDIA
(WIKIPEDIA.ORG)
[2] BERG P. NETFLIX [EN LIGNE]. LOS GATOS (CA) : NETFLIX; 10 AOÛT 2023. [SÉRIE], PAINKILLER; [CONSULTÉ LE 7
OCTOBRE 2023]. [60 MIN]. DISPONIBLE: HTTPS://WWW.NETFLIX.COM/CA-FR/TITLE/81095069
[3] LAVIGNE C. LES DESSOUS DE LA CRISE DES OPIOÏDES AU CANADA. RADIO-CANADA [EN LIGNE]. 8 NOVEMBRE 2023 [CONSULTÉ LE 15 NOVEMBRE 2023]; ENQUÊTE: [ENVIRON 18 ÉCRANS]. DISPONIBLE: HTTPS://ICI.RADIO-
CANADA.CA/NOUVELLES/SPECIAL/2018/11/OPIOIDES-PURDUE-PHARMA-OXYCONTIN-CANADA/
[4] HOWLETT K, BAKER N. L’ENCYCLOPÉDIE CANADIENNE [EN LIGNE]. TORONTO (ON) : L’ENCYCLOPÉDIE CANADIENNE.
CRISE DES OPIOÏDES AU CANADA. 2017 [MISE À JOUR LE 17 SEPTEMBRE 2020; CONSULTÉ LE 15 NOVEMBRE 2023];
[ENVIRON 14 ÉCRANS]. DISPONIBLE : HTTPS://WWW.THECANADIANENCYCLOPEDIA.CA/FR/ARTICLE/CANADAS-OPIOID-CRISIS
WORDPRESS [EN LIGNE]. SAN FRANCISCO (CA) : WORDPRESS; 24 JANVIER 2019. [IMAGE]; [CONSULTÉ LE 19 NOVEMBRE
2023]; [ENVIRON 3 ÉCRANS]. DISPONIBLE: HTTPS://LANDBARS.WORDPRESS.COM/2019/01/24/22155/

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