Par Thomas Pichette
Cet article a été publié dans l’édition d’automne 2023
Travailler en officine apporte son lot de défis, certes, mais aussi un certain nombre de privilèges. Celui qui me rend le plus fier est très certainement de pouvoir tendre la main aux oublié.e.s de notre société, celleux qui vivent en marge, celleux qui se sont battu.e.s chaque jour pour obtenir ce qui leur reviennent de droit. J’ai la chance de servir un grand nombre de personnes appartenant à la communauté LGBTQIA2S+. Il m’est impossible, à ce jour, de trouver les mots pour exprimer toute la fierté et l’exultation que je ressens quand j’ai la chance de repayer, même de la manière la plus insignifiante, l’incommensurable dette que je leur dois.
Après tout, c’est grâce à la fougue et aux sacrifices de ces hommes et de ces femmes que je peux aujourd’hui vivre sans préjudices apparents envers ma personne. Mais aussi grande soit ma fierté, elle se heurte perpétuellement aux regards fuyants emplis de honte de ces client.e.s venant récupérer leur renouvellement de Biktarvy, de Triumeq, de Genvoya ou autre. Malgré tous les combats que cette génération a su mener à terme, malgré tous les gains remportés, c’est une douleur vive que je vois sur les visages. Les traces de l’épidémie du VIH/SIDA seraient-elles si profondes que même le temps ne peut les faire disparaître…
Aujourd’hui, le sida nous semble appartenir au passé. Tout bien réfléchi, les traitements disponibles offrent une vie pratiquement normale pour les personnes atteintes de la maladie (1). Autrefois, cependant, l’arrivée de cette maladie aussi sournoise que foudroyante au Québec ébranla la communauté médicale du même ordre que les communautés homosexuelles. C’est en 1983 qu’on découvre que le sida est causé par une infection par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH). Néanmoins, l’absence de traitement ne rend pas la tâche plus facile pour le personnel traitant, surtout considérant l’extrême stigmatisation que représentait le diagnostic autant pour les patients que pour leurs proches (1).
À travers le monde, l’image de cette stigmatisation prend la forme d’un jeune Québécois, Gaétan Dugas (2). Homme gai assumé et flamboyant, l’agent de bord d’Air Canada profite allègrement de l’âge d’or du disco et des boîtes de nuit qui pullulent les villes norda méricaines. L’inévitable arriva: il contracta ce qui était connu à l’époque comme le « cancer gai » et en succomba à l’âge de 31 ans (2). En tant qu’étranger particulièrement mobile, il devient le parfait bouc émissaire et fut identifié comme patient zéro dans les médias. Celui qui répandit la maladie en Amérique du Nord. Ce n’est qu’en 2016, soit 36 ans après sa mort, qu’une analyse génétique permet de déboulonner le mythe (3).

Durant les années 1980, l’épidémie prend de l’ampleur et « le sida devient la principale cause de mortalité chez les hommes gais (1). » Alexandre Klein, historien et philosophe de la santé, décrit la réalité de l’époque dans un article du journal Le Devoir de septembre 2022 : « Les gens voyaient mourir leurs amis les uns après les autres. C’était tragique (1). » Les afflictions étaient multiples : la perte de vue, la démence, le sarcome de Kaposi et la mort rapide des patients. En dépit de la virulence de l’épidémie, les groupes atteints – les homosexuels, les Haïtien.ne.s, les hémophiles, les utilisateurs.trices de drogues injectables, les travailleur.se.s du sexe, etc. – sont marginalisés . Résultat: la réponse des gouvernements se fait attendre longuement. Mariane Fournier, spécialiste de la réponse au sida au Québec, témoigne d’une mobilisation provenant d’abord des médecins qui se rassemblèrent en conférences scientifiques internationales. Les nombreuses associations communautaires et de patients s’invitèrent nonobstant à ces événements privés stipulant que la crise n’est pas que médicale, mais aussi sociale. Leur appel sera entendu et elles seront invitées à participer aux recherches médicales. C’est grâce à cette mobilisation croisée, à cette redéfinition de la relation médecins-patients, que d’importantes avancées seront accomplies sur le plan de la recherche (1). Qui plus est, il fallut attendre 1987, 7 ans après le début de la mobilisation scientifique communautaire, avant de voir naître une politique structurée de lutte contre le sida au Québec. Ce retard est d’autant plus choquant considérant l’urgence de la situation telle qu’elle fut ressentie par les personnes traversant cette période épouvantable de notre histoire (4).
Un médicament est rarement quelque chose d’insignifiant pour le patient et certains d’entre eux ont un lourd poids social. Pour les hommes ayant perdu leurs ami.e.s, leur famille choisie ou même leur amoureux, ces comprimés sont un douloureux souvenir de tout ce qu’ils ont perdu. Visiblement, il est impossible de dissocier les antirétroviraux offerts aujourd’hui sur le marché de la lutte qui a mené à leur commercialisation. L’histoire de cette lutte est pour moi un exemple inspirant où le devoir du professionnel de la santé et celui du citoyen se rencontrent pour faire avancer non seulement la science, mais aussi la société. Faire acte de bienveillance, c’est aussi connaître et comprendre la portée sociale d’un médicament et agir en conséquence.

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