La magie des champignons au service de l’anxiété et de la dépression

Par Jean-Simon Barrette, Laurie Lavergne et Neha Patel pour le comité de Santé mentale du CIÉPUL

Révisé par Louis Plourde, PhD et collaborateurs 

Cet article a été publié dans l’édition d’hiver 2023

Les substances psychédéliques sont connues depuis longtemps pour leurs effets au niveau du  système nerveux central (SNC). La psilocybine fait partie de cette classe de molécules. Celle-ci est contenue  dans les champignons dits « magiques », dont l’utilisation est très ancienne notamment dans le cadre de  rituels en Amérique Centrale et du Sud. [1] Malgré les appréhensions populationnelles actuelles, il existe  aussi des visées thérapeutiques. Cet article abordera l’utilisation des substances psychédéliques, plus  particulièrement la psilocybine. Le mécanisme d’action de la molécule, ses possibles indications dans une  approche thérapeutique et les diverses notions d’efficacité et de tolérance rapportées dans la littérature  scientifique seront discutés. 

La psilocybine est une tryptamine produite principalement, par les champignons du genre  Psilocybe. Lorsqu’elle est prise par voie orale, elle est déphosphorylée par l’environnement acide de  l’estomac, ce qui mène à la formation de son métabolite actif, soit la psilocine. Des phosphatases alcalines  et des estérases non spécifiques de l’intestin, des reins et, possiblement, du sang contribuent aussi à la  transformation en psilocine. Cette dernière peut traverser la barrière hémato-encéphalique. [2] Le  mécanisme d’action de l’effet antidépresseur n’est pas bien caractérisé à ce jour. Au SNC, la psilocine  interagit avec plusieurs récepteurs à la sérotonine (5-HT). Plus particulièrement, elle est un agoniste du  récepteur 5-HT2A. [3] Le mécanisme d’action proposé est que l’activation de ce récepteur engendrerait une  augmentation du glutamate relâché dans la région corticale. Ce glutamate entraînerait l’activation des  récepteurs NMDA et AMPA, ce qui causerait la stimulation de la neuroplasticité cérébrale (via le « brain derived neurotrophic factor » (BDNF) et le facteur de transcription c-Fos). La psilocine aurait aussi un effet  sur d’autres récepteurs non sérotoninergiques, mais ses effets antidépresseurs et anxiolytiques seraient  médiés via l’activation des récepteurs 5-HT2A. Cela occasionnerait une dérégulation temporaire du « mode  par défaut » et d’autres centres de contrôle avec connectivité dense, engendrant un état de plasticité  neuronale – entropique, non contraint, malléable et hyper-associatif – qui permettrait la révision de  distorsions cognitives et de traits rigidifiés et/ou pathologiques; une action thérapeutique qui entraînerait,  potentiellement, une intégration plus saine des processus mentaux et du sensorium [3,4]. 

L’utilisation de la psilocybine (et des drogues psychédéliques en général), dans un cadre  thérapeutique, n’est pas une pratique courante au Canada. En fait, en ce moment, sans une dérogation de  la loi obtenue par un prescripteur ou un chercheur, il n’est pas possible d’utiliser la psilocybine. Cela étant  dit, plus d’une centaine de patients ont reçu une thérapie assistée par la psilocybine depuis l’été 2020 (pour soigner une détresse existentielle en fin de vie). Ainsi, il y a diverses indications en santé mentale qui ont été  étudiées. Il est à noter qu’il existe cependant une grande variabilité dans les études tant au niveau des  objectifs, des substances, des méthodes que des critères de sélection des patients. Certaines études sont  de plus grande envergure alors que d’autres ont beaucoup de limitations, de biais et de conflits d’intérêts.  Certaines ont tenté d’évaluer l’efficacité de substances psychédéliques dans les troubles d’utilisation de  substances alors que d’autres ont misé sur son utilisation en dépression. [5] Un certain nombre d’études  seront brièvement présentées. 

Un essai clinique de phase 2 randomisé en double aveugle a été effectué. Ce dernier consistait à  donner une seule dose de psilocybine dans un trouble dépressif caractérisé réfractaire. L’évaluation était  effectuée en utilisant l’échelle de dépression de Montgomery et Asberg (MADRS). Elle comportait trois  groupes avec traitement à la psilocybine. Le groupe placebo a reçu un 1 mg de psilocybine. Cette dose  correspond à une microdose puisqu’elle est sous le seuil perceptible, ce qui équivaut à un placebo. Le  deuxième groupe a reçu une dose de 10 mg puis le dernier groupe a reçu une dose de 25 mg. L’étude  comprenait un nombre total de 233 patients souffrant de dépression sévère pour lesquels une comparaison  pré et post-traitement a été effectuée (avec l’échelle MADRS). Il y a eu une diminution significative du score  dans les trois groupes de patients. Il est intéressant de noter que cette dernière est supérieure dans le  groupe de 25 mg (−12.0±1.3) à celle du groupe de patients ayant pris une dose de 10 mg (−7.9±1.4) et à  celui ayant consommé 1 mg de psilocybine (−5.4±1.4). Cependant, il est important de mentionner, malgré  que cette évaluation ait été effectuée 3 semaines post-traitement, l’effet ne semble pas avoir persisté dans  le temps pour tous. En effet, lors d’une deuxième évaluation 12 semaines post-traitement, la réponse au  traitement n’a malheureusement persisté que pour une minorité des patients. En effet, dans le groupe de  patients recevant une dose de 25 mg, 20% d’entre eux ont eu un effet thérapeutique résiduel alors que ce  pourcentage diminue à 5% pour les patients ayant pris 10 mg de psilocybine et 10% pour ceux dans le  groupe de 1 mg. [6] 

Une autre utilisation possible de la psilocybine est dans le contexte de détresse existentielle en fin  de vie. La psilocybine est une option thérapeutique intéressante considérant que les traitements contre  l’anxiété et la dépression dits classiques ont un délai d’action non négligeable. Ainsi, certaines études se  sont penchées sur l’utilisation de la psilocybine dans ce contexte. Il est à noter que le nombre de participants  était assez faible. Ainsi, il s’élevait à 12 pour l’étude de Grob et al (2011), à 29 pour Ross et al (2016) et à 51  pour Griffiths et al. (2016). [7] Les trois études avaient une conclusion similaire, soit que la psilocybine  pourrait être efficace dans ce contexte, mais plus d’études seraient nécessaires pour, entre autres, clarifier  les doses requises. Dans l’étude de Grob et al, celle de Griffiths et al ainsi que celle de Ross et al., une  différence significative avait été remarquée dans le groupe qui avait reçu la psilocybine. Ainsi, certains  patients avaient reçu une dose de 0.2 mg/kg alors que d’autres avaient pris 250 mg de niacine. Il est à noter  que la niacine fut utilisée comme placebo actif et que la dose de 0.2 mg/kg (4mg/70kg) est assez modeste, comparativement à la dose élevée utilisée dans les études de Griffiths et al. et de Ross et al. (21-30mg/70kg),  qui est équivalente à environ 5 g de champignons magiques. Ainsi, dans le groupe ayant pris la psilocybine,  il y a eu une diminution du score mesuré par l’Inventaire de Dépression de Beck. 

Un essai contrôlé randomisé double aveugle (N = 93) avait comme objectif d’évaluer l’effet de deux  doses de psilocybine sur la consommation élevée d’alcool. Une différence a été remarquée entre le groupe  contrôle (diphenhydramine 50 mg (antihistaminique agissant à titre de placebo actif) à la première séance  puis dose de 50-100 mg pour la deuxième) et le groupe expérimental (25 mg/70 kg de masse corporelle de  psilocybine à la première séance suivi d’une dose établie selon le protocole). Durant la deuxième séance,  les patients du groupe expérimental ont reçu 30mg/70kg ou 40mg/70kg de psilocybine, dépendamment de  leur résultat sur le Morningness-Eveningness Questionnaire (MEQ) après la première séance. Il est important  de noter que dans les deux groupes, les patients étaient suivis en psychothérapie. Selon cette étude, il  semble y avoir une diminution de la consommation d’alcool plus significative pour les patients traités avec  la psilocybine que ceux qui faisaient partie du groupe contrôle. Cela étant dit, cette étude présentait de  nombreuses limitations dont un biais d’interprétation découlant du fait que le double aveugle n’ait pu être  maintenu. [8] Tel que mentionné plus tôt, il y a une grande divergence dans les différentes études. Il est  difficile de comparer ces dernières entre elles. Davantage d’études seraient requises afin de mieux  standardiser l’utilisation de la psilocybine dans un contexte thérapeutique, mais il demeure pertinent  d’explorer les différentes études qui ont tenté d’évaluer l’efficacité et la tolérance de la substance. 

Selon les données probantes actuelles, la réaction des participants à cette molécule est très  variable. Certaines études déclarent que la psilocybine est généralement bien tolérée et d’autres, non [6].  Cette divergence d’idées peut venir du fait que la méthodologie des études lues diffère et que les études  concernées ont employé des doses différentes de la molécule (1 mg, 10 mg et 25 mg). Il est certain qu’il y  a un écart considérable entre 1mg/70kg, dose très faible agissant comme placébo, et 25-40mg/70kg, dose  qui occasionne une expérience psychédélique profonde et transformatrice (souvent qualifiée de  « mystique » ou « océanique »)! De cela, il est possible de convenir que l’apparition des effets secondaires  est influencée par la dose administrée. Les effets indésirables principalement rapportés sont les suivants :  maux de tête, nausées, fatigue, insomnie et étourdissements. Cela étant dit, le principal risque est le « bad  trip », ce qui correspond à une expérience difficile ou dysphorique est dominée par des sentiments d’anxiété,  de désorientation, de confusion et/ou de paranoïa, de dépersonnalisation et/ou de déréalisation, qui  culmineraient occasionnellement en une peur intense d’être en train de mourir ou de « perdre la tête ». Selon  la littérature, ces effets étaient plus présents lorsque la dose administrée était élevée (25 mg > 10 mg > 1  mg). Dans le cas de l’article de Goodwin et al, 2022, les effets secondaires de ce produit à de fortes doses  (ici, le 25 mg) se manifestaient rapidement comparativement aux doses inférieures (ici, le 1 et le 10 mg). [6]

En résumé, il reste beaucoup à découvrir sur la psilocybine et ses effets. Le mécanisme d’action  n’est pas clairement élucidé, mais il semblerait que son effet antidépresseur soit médié par le récepteur 5- HT2A. Plusieurs indications de traitements semblent possibles. D’ailleurs, Santé Canada reconnaît déjà  plusieurs bénéfices cliniques prometteurs de la psilocybine. De plus grandes études pourraient être  nécessaires pour convaincre les cliniciens. En effet, les données retrouvées dans la littérature scientifique  actuelle se limitent à un nombre restreint de participants (N faible). Dans cette optique, des études impliquant  des populations plus vastes, diversifiées et de longues durées seront de mise pour interpréter la réelle valeur  de cette molécule dans un contexte thérapeutique. Il semble y avoir un intérêt grandissant pour l’utilisation  de substances comme la psilocybine. Il est certain que la curiosité scientifique est de mise lorsqu’il est  question d’explorer de nouvelles avenues thérapeutiques. Cela étant dit, l’utilisation de substances  classiquement moins utilisées dans le domaine pharmaceutique ou médical implique de devoir sortir des  sentiers battus puisqu’une certaine controverse peut en émaner. D’ailleurs, c’était le cas du Spravato, un  dérivé de la kétamine indiqué pour la dépression réfractaire selon Santé Canada, qui, lors de sa  commercialisation, a causé toute une controverse. Dans un même ordre d’idées, la psilocybine serait à  considérer dans l’arsenal thérapeutique, mais davantage d’études seraient nécessaires avant de pouvoir  statuer sur les différentes indications et populations visées. 

RÉFÉRENCES 

1. LOWE H, TOYANG N, STEELE B, GRANT J, ALI A, GORDON L, NGWA W. PSYCHEDELICS: ALTERNATIVE AND POTENTIAL THERAPEUTIC  OPTIONS FOR TREATING MOOD AND ANXIETY DISORDERS. MOLECULES [EN LIGNE]. 14 AVRIL 2022 [CONSULTÉ LE 26 FÉVRIER 2023];27(2520):1- 19. DISPONIBLE: HTTPS://DOI.ORG/10.3390/MOLECULES27082520 

2. DINIS-OLIVEIRA RJ. METABOLISM OF PSILOCYBIN AND PSILOCIN: CLINICAL AND FORENSIC TOXICOLOGICAL RELEVANCE. DRUG METAB  REV [EN LIGNE]. 2017 [CONSULTÉ LE 6 MARS 2023];49(1):84–91. DOI : HTTPS://DX.DOI.ORG/10.1080/03602532.2016.1278228  

3. LING S, CEBAN F, LUI LMW, LEE Y, TEOPIZ KM, RODRIGUES NB, LIPSITZ O, ET AL. MOLECULAR MECHANISMS OF PSILOCYBIN AND  IMPLICATIONS FOR THE TREATMENT OF DEPRESSION. CNS DRUGS [EN LIGNE]. 17 NOVEMBRE 2021 [CONSULTÉ LE 26 FÉVRIER 2023];36:17-30. DOI: HTTPS://DOI.ORG/10.1007/S40263-021-00877-Y  

4. PROUZEAU D, CONEJERO I, VOYVODIC PL, ET AL. PSILOCYBIN EFFICACY AND MECHANISMS OF ACTION IN MAJOR DEPRESSIVE  DISORDER: A REVIEW. CURR PSYCHIATRY REP [EN LIGNE]. 2022 [CONSULTÉ LE 6 MARS 2023];24, 573–581. DOI : HTTPS://DOI.ORG/10.1007/S11920-022-01361-0 

5. LOWE H, TOYANG N, STEELE B, VALENTINE H, GRANT J, ALI A, ET AL. THE THERAPEUTIC POTENTIEL OF PSILOCYBIN. MOLECULES  [EN LIGNE]. 2021 [CONSULTÉ LE 24 FÉVRIER 2023];26(10):2948. DISPONIBLE: DOI: HTTPS://DOI.ORG/10.3390/MOLECULES26102948 

6. GOODWIN GM, AARONSON ST, ALVAREZ O, ARDEN PC, BAKER A, ET AL. SINGLE-DOSE PSILOCYBIN FOR A TREATMENT-RESISTANT  EPISODE OF MAJOR DEPRESSION. THE NEW ENGLAND JOURNAL OF MEDICINE [EN LIGNE]. 3 NOVEMBRE 2022 [CONSULTÉ LE 26 FÉVRIER  2023];387(18) : 1637-1648. DISPONIBLE : DOI : HTTPS://DOI.ORG/10.1056/NEJMOA2206443 

7. L NX, HU YR, CHEN WN ET ZHANG B. DOSE EFFECT OF PSILOCYBIN ON PRIMARY AND SECONDARY DEPRESSION: A PRELIMINARY  SYSTEMATIC REVIEW AND META-ANALYSIS. JOURNAL OF AFFECTIVE DISORDERS [EN LIGNE]. 1 JANVIER 2022 [CONSULTÉ LE 26 FÉVRIER  2023];296(2022) : 26-34. DISPONIBLE : DOI : HTTPS://DOI.ORG/10.1016/J.JAD.2021.09.041 

8. BOGENSCHUTZ MP, ROSS S, BHATT S, ET AL. PERCENTAGE OF HEAVY DRINKING DAYS FOLLOWING PSILOCYBIN-ASSISTED  PSYCHOTHERAPY VS PLACEBO IN THE TREATMENT OF ADULT PATIENTS WITH ALCOHOL USE DISORDER: A RANDOMIZED CLINICAL TRIAL. JAMA PSYCHIATRY. [EN LIGNE]. 2022;79(10):953–962. DISPONIBLE : DOI : HTTPS://DOI.ORG/10.1001/JAMAPSYCHIATRY.2022.2096

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