CHRONIQUES D’UN PHARMACIEN (S1É1): L’amour pour la pharmacie

Par Marc El Murr 

Cet article a été publié dans l’édition d’automne 2023

Note : J’ai obtenu le consentement de M. Barbeau pour publier ses images. Les faits  racontés dans cet article ont aussi été révisés et approuvés par M. Barbeau. 

Je dois dire que ma passion pour la pharmacie croît progressivement à mesure que je rencontre des personnes passionnées et inspirantes. Toutefois, en tant qu’étudiant en pharmacie, je dois vous avouer que ce métier demeure mystérieux et étrange. J’ai donc décidé d’en apprendre plus ! Sur ce, je vous propose de monter à bord de ma capsule temporelle et d’atterrir le 27 octobre 2023 à 15:30 dans le bureau de M. Gilles Barbeau, professeur émérite de la Faculté.  

Attachez bien vos ceintures et bon voyage… dans le temps ! 

Marc : Bonjour monsieur ! Merci de m’avoir accueilli ! C’est un immense plaisir de  discuter avec un homme à plusieurs chapeaux. Votre réussite professionnelle est le fruit  de plusieurs années de labeur. Elle est sans doute issue d’une passion inexorable pour  la pharmacie. En tant que professeur émérite de la Faculté de pharmacie et fervent  pharmacien, le développement de l’enseignement à la faculté et la recherche clinique  vous importent beaucoup. Avant d’aller plus loin, une question m’intrigue : d’où vient  justement cet amour pour la pharmacie ? 

Gilles Barbeau : Drôle de question, on ne me l’a jamais demandé ! Mon amour pour la  pharmacie est venu du fait que j’ai refusé d’aller en médecine, bien que j’y aie été  accepté. Dans mon esprit, je tenais à faire de la recherche. Ainsi, en 1964, en jetant un petit coup d’œil sur le programme de pharmacie, je voyais bien qu’il comprenait des  pratiques en laboratoire et des cours de chimie. En médecine, on n’en trouvait pas !  D’ailleurs, je tiens à préciser que personne dans ma famille n’était pharmacien : j’ai  donc décidé d’explorer ce domaine… 

M : En parlant de famille, si vous aviez l’opportunité de revoir vos parents en cet instant  précis, que leur diriez-vous ? 

G : Ah, les parents ! Je leur dirais que je suis très content de ce que j’ai fait et que  j’espère qu’ils le sont aussi pour moi. Je suis persuadé que j’ai fait une belle vie et je la  fais encore ! 

M : Quel est votre meilleur souvenir d’enfance ? 

G : La crème glacée chez Mme Sirois ! Mme Sirois, c’était une dame qui tenait une  petite épicerie dans mon village. Ma mère m’envoyait quelquefois chercher cette  récompense suprême… Un autre souvenir d’enfance, c’est bien mon grand-père (il  n’était pas mon vrai grand-père, d’ailleurs). À 1 km de ma maison, on se promenait dans  les champs et on cueillait la savoyane, une plante rouge dont la racine est utilisée pour  traiter les ulcères de bouche (aphtes). Mon grand-père n’avait qu’à sécher cette racine  et la mâchouiller par la suite. 

M : Je devrais l’essayer, la savoyane ! 

G (étonné) : Pourquoi pas ? 

M : Dans votre parcours académique, un professeur vous a-t-il marqué en particulier ?  Et pourquoi ? 

G : Parmi ceux qui m’ont enseigné, il y avait un professeur de chimie médicinale, Louis Philippe Joli, qui avait une bonne technique d’enseignement. Il fut très pédagogue et  cultivé. J’ai aimé la chimie grâce à lui… Parfois, il m’arrive de taquiner les pharmaciens  d’officine en leur demandant de me dessiner une molécule d’aspirine ! Tout cela pour  vous dire que j’ai adoré la chimie et que je l’aime encore. Quand j’étudiais en  pharmacologie, j’étais attaché aux réactions chimiques : elles constituent la base de la  pharmacie ! De nos jours, les pharmaciens sont devenus des cliniciens, alors qu’ils ont été d’excellents chimistes et galénistes : ils étaient les experts des préparations, des  onguents, des crèmes et de toutes sortes de formes galéniques ! 

M : Qu’avez-vous ressenti lors de l’annonce de votre admission en pharmacie ?

G : J’étais très heureux. À l’époque, il y avait un certain contingentement différent du  nôtre aujourd’hui. La cohorte était limitée à 25 ou 30 étudiants au maximum. De plus,  ma famille n’était pas très aisée et il fallait que je rencontre le curé pour obtenir une  lettre de recommandation en vue d’être admis. En outre, le coût du programme était  très cher pour l’époque, de l’ordre de 300$ par année. Dès que j’ai commencé le  programme, j’ai travaillé en tant qu’étudiant en officine et en pharmacie à l’hôpital.

M : Dans votre carrière, avez-vous rencontré des difficultés particulières ?  Présentement, les nouveaux étudiants gradués rencontrent-ils des problèmes  similaires ? 

G : Dans ma carrière et après avoir obtenu mon diplôme, j’ai choisi de m’installer avec  ma famille à Bordeaux, en France, pour faire un doctorat de troisième cycle. À l’époque,  le gouvernement français et l’Université Laval m’avaient octroyé des bourses pour  financer mes trois années d’études doctorales à l’étranger. L’Université Laval donnait  ce genre de bourse afin d’augmenter le nombre de professeurs de carrière avec un  doctorat. Mon séjour n’a pas toujours été facile, je dois te le dire ! On était confronté à  un changement de mode de vie, de mentalité et de culture, même si on partageait la  même langue avec les Français. J’avais aussi un bébé dans le temps. De plus,  l’éloignement de ma terre natale fut aussi extrêmement difficile. Enfin, au terme de mes  études en France et à mon retour au Québec, je n’avais pas d’emploi tout de suite à  l’université. On était en juin, et il fallait que je trouve un travail. Dès lors, un ami m’avait  conseillé de travailler au ministère des Transports. Le poste que j’ai déniché consistait  à poser de l’asphalte sur les routes. Je sais qu’avec un doctorat, ça peut paraître étrange  de travailler dans ce domaine-là… Toutefois, vers la fin de l’été, j’ai commencé à  enseigner à l’École de pharmacie, au pavillon Vachon. L’équipe a fini par déménager  au Vandry !

M : D’ailleurs, tout en étant professeur, vous avez navigué dans deux dimensions  complètement distinctes : l’officine et l’hôpital… 

G (hâtivement) : Oui ! 

M (d’un air curieux) : … Regrettez-vous d’avoir fait ce choix ? 

G (hoche la tête) : Non, je ne le regrette pas. En fait, dans le but d’enseigner adéquatement la pharmacie, je trouvais qu’il fallait travailler en même temps. Ainsi, le soir et les week-ends, de temps en temps, je remplaçais des collègues en pharmacie. À partir de 1977, on m’a invité à travailler au Sanatorium Bégin, au Lac-Etchemin, à 100 km de la ville de Québec. Là-bas, j’ai appris à faire de la recherche clinique. La  particularité de cet hôpital, qui disposait de 400 lits pour les patients psychiatrisés, était sa longueur d’avance sur la pratique de la  pharmacie. À l’époque, il y avait aussi une entente entre la Faculté de pharmacie et  l’établissement. Au fur et à mesure de mes consultations, j’ai réussi à monter une équipe  de cliniciens composée de 3 infirmières et de 2 médecins dévoués à améliorer la  pratique et à soigner les patients jeunes et âgés. J’ai dirigé une équipe de recherche  clinique : une première pour un pharmacien au Québec ! Nos tâches consistaient à  effectuer des prélèvements sanguins des malades et à faire des dosages pour étudier la pharmacocinétique des médicaments qu’on administrait. J’ai ensuite travaillé dans  un centre de gériatrie à Toulouse tout en faisant un peu d’enseignement à la Faculté de  médecine. Plus tard, à Montpellier, j’ai complété des études en phytothérapie. Que  des bagages de connaissances utiles pour l’amélioration de la pratique ! 

M : Il paraît que votre formation complémentaire en France fut un tournant majeur dans  votre parcours. Avez-vous remarqué des similitudes ou des différences entre les  formations que vous avez suivies au Québec et en France, justement ? Dans ce  contexte, pourquoi avoir choisi la France ?

M. Barbeau réfléchit longuement en regardant sa bibliothèque, comme s’il consultait  ses vieux bouquins de ses yeux, sans les ouvrir de ses mains… Dans sa tête, il revoit les  images de souvenirs d’aventures perdus à jamais… Il se remémore les passions de  jeunesse qui sont responsables du grand homme qu’il est devenu aujourd’hui.  Calmement, il boit une gorgée d’eau et dépose son verre sur la table. Un lourd silence  s’impose dans la salle, puis soudainement, il ranime la discussion … 

G (pensif) : Je te dirais que j’ai choisi la France à cause de la francophonie et à cause du  passé glorieux de l’Europe. J’ai trouvé des différences dans l’enseignement que je  trouvais assez bizarres… À force d’être avec eux et de les connaître un peu plus, j’ai  remarqué que la loi de la pharmacie était différente. Ils avaient une loi qui favorise le  recrutement de pharmaciens dans les entreprises pharmaceutiques et cosmétiques de  renommées internationales. Des cours en cosmétologie et en biologie médicale étaient  alors développés ! Leurs études étaient de qualité, bien qu’elles aient été différentes.  Tu sais, aujourd’hui, j’ai un ami-professeur français qui se plaint du retard de la  profession en France, mais je trouve qu’ils sont bien avancés ! 

M : Selon vous, c’est quoi être un professeur exemplaire ? Existe-t-il des lacunes dans  le système d’enseignement universitaire ? 

G (cognant légèrement la table) : Un professeur exemplaire doit savoir transmettre la  matière de façon claire, sérieuse et pédagogique. Il ne doit pas seulement se contenter  de transmettre la matière en la régurgitant… Il est impératif de développer l’esprit critique des étudiants, il faut les faire PENSER ! L’étudiant doit pouvoir résoudre un  problème qu’il n’a jamais rencontré ! Malheureusement, je trouve qu’on ne fait pas  assez travailler cet esprit critique chez les étudiants et on leur propose beaucoup trop  de matière à retenir. 

M (claquant des doigts) : Ça tombe bien parce que ça nous mènerait à une autre  question ! 

G (souriant): Ah oui ? 

M : Quels conseils donneriez-vous à la communauté de la Faculté?

G (d’un air convaincu) : À la doyenne, premièrement, je lui dirais de repenser le  programme ! Il faut que la matière soit digeste. Il en va de même pour les professeurs  ! Il m’est arrivé de voir des cours de 180 diapositives ! Je ne vois pas comment un  étudiant peut digérer ça… 

M (rassuré) : …Bien évidemment… 

G : … Il faut prendre le temps d’assimiler et de comprendre. Aux étudiants, je dis : LISEZ  ! Faites de la lecture, pas seulement dans votre domaine, mais bien dans d’autres. La  lecture n’est que de la gymnastique mentale. À mon âge, je suis exposé à l’Alzheimer  et à la dégénérescence cognitive : je me maintiens donc en bonne santé en lisant ! 

M : Quelle est votre définition de la réussite ? 

G : Facile : il faut faire ce qu’on aime ! Tu sais, quand je me lève le matin, j’ai envie de  travailler, j’ai envie d’écrire un livre, cela ne me dérange jamais. J’ai aussi des loisirs : je  fais partie d’une chorale et j’ai mon billet de saison « Rouge et Or » pour le football. Je  prends soin d’amis malades auxquels je rends visite une fois par semaine. La réussite  va de pair avec le bonheur ! 

M : Ça va ensemble ! 

G : Sûrement ! 

M : D’ailleurs, quelles sont les activités familiales que vous convoitez le plus ?

G : J’ai 10 petits-enfants. Échanger avec eux, ça me garde jeune, c’est important. Je  déplore de ne pas les voir trop souvent, car la plupart de mes petits-enfants pratiquent  du sport les week-ends. Il m’arrive donc d’assister aux matchs de volley-ball de ma  petite-fille et aux matchs de soccer de mon petit-fils. Il faut aussi les aider, mes petits enfants : j’ai parrainé certains d’entre eux pour qu’ils entrent au collège.

M : Un dernier mot ? 

G : Un dernier mot ? 

M : Oui ? 

G (arborant un immense sourire) :  Félicitations pour ton admission et pour tous  les nouveaux étudiants dans le programme ! Bon courage pour la suite … 

M (rit en éclat) : Merci 🙂 

Fin du voyage 

Marc accompagné du professeur émérite Gilles Barbeau

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